mardi 5 juillet 2016

- Souvenirs de Gourbit.


Comme nous étions contents de gravir les sentiers qui conduisent à Gourbit, attirés par de gentes demoiselles, la voix enchanteresse de l’amante ! Comme nous étions heureux d’y passer les longues soirées d’hiver, oubliant les ennuis et les fatigues du voyage, les vicissitudes de la fortune ! Que de châteaux bâtis en Espagne, finissant quelquefois par un mariage, par un roman d’amour, l’idylle touchante !

Il y a longtemps de cela, longtemps que les beaux jours se sont enfuis !
Les jeunes filles nous ouvraient volontiers la porte du logis; les vieux nous recevaient les bras ouverts. Hospitalité charmante ! On se chauffait autour du feu; on dansait fort avant dans la nuit : les plaisanteries succédaient aux plaisanteries, les divertissements aux divertissements, les jeux aux jeux. 



Parfois, souvent même, la grand-mère, tout en filant le lin avec sa quenouille, nous racontait beaucoup de choses, des historiettes spirituelles et méchantes, des aventures tragi-comiques. De son côté, le patron de la maison, le chef de famille ne restait pas inactif, il fumait sa pipe ou roulait des cigarettes, interrogeant les prétendants imberbes, les uns après les autres, narrant les campagnes de Crimée et d’Italie, le siège de Sébastopol et la prise de Magenta par les Français, scrutant du regard le cœur du futur gendre, l’homme le plus aimable et le plus distingué à son avis, s’informant de sa position sociale, des nouvelles du jour et des hauts faits du passé.

C’est dans ces saines distractions, dans ces réunions improvisées que nous avons puisé l’amour du sol natal, que nous avons chanté l’Ariège et glorfié ses grands écrivains; c’est en nous rappelant ces pieux souvenirs, ces agapes familiales que nous avons tourné les yeux vers ce canton si cher et si pittoresque de Tarascon, vers le coin béni de Rabat. 



C’est en rêvant, après quinze années d’exil, aux neiges d’antan de la Garrigue, à ces veillées délicieuses de Gourbit, à ses nymphes si chastes et si naïves, à ses charmants paysages, à ses sites agréables et inexplorés, que ma pensée s’est assombrie, qu’elle s’est reportée aux jours déjà lointains de mon adolescence, aux camarades qui ne sont plus et qui pourtant ne voulaient pas mourir sitôt, malheureuses victimes de la destinés inexorable, enlevés pour toujours à l’affection de leurs parents et amis, sans autre récompense que la satisfaction morale du devoir accompli et l’espérance d’une béatitude éternelle.


Joseph PAILLÔLE.
Gourbit, 1 décembre 1912

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