mardi 12 juillet 2016

- Orage sur Sarrat de l'Estagnole.


Michaël Delmotte adore les grandes balades à pied. Parfois, pour le plaisir, il chausse ses gros souliers de marche, attrape son macfarlane et le voilà parti. Ce matin sur la carte il a repéré un village à une dizaine de kilomètres d’Arnave là où il demeure. Cela fait cinq an qu’il a quitté Paris pour venir s’installer à Arnave pour trouver calme et inspiration loin du bruit et du stress de la ville.

Trois heures de marche en pleine nature, cela ne fait pas peur à Michaël. Une fois arrivé à destination, il fera un tour dans le village, visitera l’église, et ira boire un verre au café du village s’il y a un café ? Et il reviendra à Arnave dans la soirée.

—— Si je suis trop fatigué, il y aura peut—être un chauffeur charitable  pour me ramener. Ou bien je ferai du stop !

Michaël Delmotte passe de longues heures à marcher sur le chemins. Mais ce n’est pas du temps perdu. Michaël est écrivain et c'est au cours de ses longues promenades solitaires sur les chemins de l’Ariège, qu’il construit l'intrigue de ses romans. Sans écrire de ces « best-sellers » à la mode, Michaël parvient, bon an mal an, à des tirages très honorables qui font le bonheur de son éditeur et lui permettent de vivre confortablement.

C’est vraiment un très joli coin. Un de ces jours, ici. il faudra que je vienne en voiture pour avoir plus de temps et visiter les lieux. Je pourrais même demander à Suzanne de  m'accompagner.




Suzanne Balaguère, une décoratrice dans le vent a fait venir Michaël dans ce pays d’Ariège, est l'éternelle fiancée de Michaël. Voilà quinze ans qu’ils se connaissent, se fréquentent. Suzanne aimerait beaucoup devenir « Mme Delmotte » mais Michaël recule toujours cette éventualité. Michaël revoit la dernière soirée qu’ils ont passée ensemble à Montgaillard chez Suzanne, il y a tout juste une semaine. Il a lui a dit, avec un certain cynisme :  Ma chérie, nous nous entendons si bien. 
Chacun chez soi et on ne se retrouve qu'au moment où nous en avons tous les deux envie. 
Cohabiter à longueur d'année ? À quoi bon ? Nous avons passé l'âge d'avoir des enfants... Quand nous serons bien vieux... le soir à la chandelle, comme dit le poète. Peut-être… Suzanne soupire, comme d'habitude :

-Tiens, en attendant, j'ai un petit cadeau pour  toi !

Elle glisse entre les mains de Michaël un paquet enrubanné. Il l'ouvre. À l'intérieur, six mouchoirs  brodés:
-Suzanne, c'est toi qui as brodé tout ça...
-Oui, regarde, ils sont tous différents.
-Tu sais que ça porte malheur d'offrir des mouchoirs. Tiens, voilà une pièce de monnaie  en échange. C'est pour conjurer le sort !

Les mouchoirs portent chacun un petit symbole brodé: un revolver, un sabre d'abordage, une lance, un arc, un poignard, un kriss malais. Chacune de ces armes symbolise un des romans d'aventures de Michaël…

Michaël marche sur la petite route, quand il lève les yeux au ciel. De gros nuages venant de l’ouest envahissent l’horizon. J'ai impression que ça va dégringoler ! Michaël presse le pas. Pour l'instant, il est isolé au milieu d’une clairière. Il y a bien un gros arbre. Mais, si l’orage éclate, il est tout à fait déconseillé d'aller s’abriter sous un arbre isolé.
-Il faut que j'arrive au petit bois qui est un peu plus loin.




Il n’y a pas plus de cinq cent mètres: en courant un peu ! Michael adore marcher mais il déteste courir. Enfin, il s’élance. D'ailleurs le vent s'est soudain mis à souffler. Pas de doute. L'orage est tout près ! En arrivant au petit bois, Michaël cherche du regard s’il n y aurait pas un abri un peu solide. La pluie commence à tomber dru. De grosses gouttes chaudes. 
« Ah, là ! Cette vieille baraque ! C'est tout à fait ce qu'il me faut. »

En effet, un vieux bâtiment à un seul étage est là. De toute évidence il est abandonné. L'entrée est surmontée d'une belle voûte en plein cintre. Une ogive de très belle qualité. La pierre blanche s’orne d’un motif sculpté d’une grande élégance : un serpent qui ondule. Michaël se dit : «Bigre, on dirait bien un bâtiment roman. Qu est-ce que ça pouvait être ? Bizarre que ç’ait l'air tellement abandonné. Le motif du serpent est superbe. Qu'est-ce que ça peut symboliser ? Le diable peut-être... »

L'étage supérieur du bâtiment est orné d'ouvertures étroites, presque des meurtrières. Le toit couvert d’ardoises se perd dans les frondaisons. Michaël pense: « On dirait un ancien bâtiment des Templiers. Une ferme fortifiée. Il faudra que je regarde sur un guide. Ça doit être répertorié. »
Mais, pour l'instant, l'orage déferle sur tout le paysage. Michaël a le visage trempé de pluie. Derrière lui la porte est un épais panneau de chêne. Michaël, à tout hasard, appuie sur l'anneau qui est au milieu du panneau. La porte ne résiste pas à sa poussée et s'ouvre, sans le moindre grincement.

Michaël n'hésite pas et entre. D'un seul coup d'œil, il voit que le bâtiment est depuis longtemps déserté. En fait, il s'agit d'une sorte de grande salle. Des murs de pierre. Au niveau du premier étage, une galerie intérieure en bois. Pour accéder à la galerie deux volées d'escaliers qui partent du rez-de-chaussée. Sur la galerie donnent plusieurs portes. La pièce est assez obscure. Elle n'est éclairée que par une grande meurtrière.




« Bigre! C'est superbe! Je me demande à qui ça peut appartenir. Si par hasard c'était à vendre, je crois que je ferais bien une folie. Ça a une allure folle. Suzanne en ferait un truc superbe. Avec des tapis d’0rient, des lampes basses. Une cheminée centrale qui monterait jusqu'au toit... »

Michaël est tout heureux de sa découverte. Et en plus, il est heureux d'échapper à l'averse. Il sort un mouchoir de sa poche, celui sur lequel Suzanne a brodé un petit poignard, et il essuie la pluie qui lui a mouillé le visage.

« Je vais aller voir là-haut ce qu'il y a derrière les portes qui donnent sur la galerie... Il doit y avoir de quoi faire des chambres d'amis et des salles de bain. »

Mais soudain, alors qu'il va atteindre le niveau du premier étage, la foudre tombe tout près. Un éclair illumine la pièce. Michaël s'arrête, cloué sur place par la surprise :
-Oh! pardon, monsieur, excusez-moi! Votre porte était ouverte! Je suis entré cinq minutes pour me mettre à l'abri de l'orage. Je ne voudrais pas vous déranger        !

Un inconnu est penché à la balustrade de la galerie. Cet homme à qui Michaël présente ses excuses est barbu et porte une chemise blanche à  manches bouffantes. Michaël ne saurait dire s'il, s'agit d'une chemise de nuit car il ne voit que le buste de l'inconnu. Un inconnu qui garde un silence peu amical. Michaël dit:
-Vous êtes sans doute le propriétaire de cette maison. Elle est magnifique !
L'autre le regarde sans répondre. C'est comme s'il n'avait pas entendu Delmotte. Il se contente de le fixer de ses grands yeux noirs surmontés de sourcils très épais. Et le regard qui transperce Michaël n'a rien d'aimable. On dirait qu'il veut y foudroyer Michaël sur place. Michaël, qui se paie d'audace, demande:
-Vous ne seriez pas vendeur par hasard ? Le temps de monter une marche supplémentaire de l'escalier et l'homme a disparu. Pas un bruit, pas un grincement de porte ni de plancher...
Michaël lance:
- Monsieur! monsieur! Vous êtes là ?
Il se sent soudain bizarrement mal à l'aise. Il se dit:

« Et s'il était allé chercher son fusil ? Ou bien s’il lâchait un chien à mes trousses ? Vraiment, ce  bonhomme n'est pas du tout sympathique. »

L'orage semble avoir cessé et Michaël décide de quitter les lieux:

« Bon, je reviendrai une prochaine fois. Il sera peut-être de meilleure humeur. »

Au-dehors, un magnifique arc-en-ciel illumine le paysage. Un dernier regard au vieux bâtiment et Delmotte reprend sa route.




En arrivant à Arnave, il prend une douche et change de vêtements. C'est alors qu'il fait une constatation déplaisante:

  • Le mouchoir de Suzanne! Je ne l'ai plus! Quelle barbe! Voyons : je l'ai sorti de ma poche en entrant dans la "commanderie". »

Car Michaël a d'ores et déjà décidé que la vieille bâtisse ne pouvait être qu'une ancienne commanderie des Templiers.

« Je me suis encore essuyé le front avec le mouchoir au moment où j'arrivais à l'étage. Bon, j’ai dû faire tomber le mouchoir chez le barbu ! Eh bien, ça me fera un but de promenade. S'il est de bonne humeur, le barbu me permettra peut-être de chercher mon mouchoir. Ou bien il l'aura déjà trouvé. Et puis nous reparlerons d'une vente éventuelle... » .

Et Michaël repart, à pied, pour une longue promenade qui doit le conduire à la vieille demeure avec sa porte romane...

Une fois parvenu au bois, Michaël Delmotte a un peu de mal à s'orienter.

« Mais où était cette baraque ? Pourtant, voyons, j’ai passé le ruisseau des Moulines qui descend sur Verdun. Et dès que j'ai pénétré dans le petit bois, la maison était tout de suite à main gauche. »

Michaël fait entièrement le tour du bois. En vain... Il en vient à se demander s'il ne s'est pas trompé de bosquet. Mais non, il reconnaît une barrière vermoulue et toute déglinguée qu'il avait remarquée la veille en arrivant.

Soudain, il sent un frisson lui courir le long de l'épine dorsale. Il vient de retrouver la maison. Ou du moins ce qu'il en reste :




— Mais ce n'est pas possible!

Là, au milieu d'un fourré, Michaël voit... la porte romane. Seule, isolée. Rien ne reste des murs. Rien de l'épaisse porte en chêne qu'il a poussée hier. Simplement une porte romane toute seule au milieu des ronces et des orties. Avec un très joli dessin sculpté en forme de serpent. Aucun doute, c'est la porte de la maison... Mais la maison n'existe pas. La maison n'existe plus. A-t-il rêvé la galerie et les portes et les chambres et l'étage ? A-t-il rêvé l'homme barbu à la chemise blanche avec des  manches bouffantes? Ou bien existe-t-il deux portes romanes semblables dans ce bois ?

« Est-ce que j'aurais tendance à devenir fou? Ai-je été frappé par la foudre? À moins que je ne sois passé dans une autre dimension. Il sent soudain une bouffée de chaleur et la sueur se met à perler sur son front: instinctivement, il fouille dans sa poche pour chercher un mouchoir:

-Ah ! le mouchoir de Suzanne. Si je l'ai bien utilisé hier, c'était de l'autre côté de la porte romane, comment aller y voir avec tout ce fouillis de ronces ?

 Michaël n'a pas besoin de franchir la porte au serpent sculpté. Il aperçoit soudain le joli mouchoir brodé par Suzanne.

  • Mince, comment faire pour aller le récupérer là-haut ? »

 Effectivement le mouchoir est « là-haut » suspendu à une branche de  chêne. À la hauteur d’un premier étage. À la hauteur exacte où Michaël se souvient de l'avoir utilisé la veille en arrivant sur la galerie qui n'existe pas…

Si vous vous trouvez un jour sur la D20 qui conduit de Bompas à Luzenac, 1 km avant le petit village de Senconac vous apercevrez une ruine à gauche de la route. Il me semble que c’est là, mais évitez de vous y rendre un jour d’orage !






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