mercredi 6 juillet 2016

- Nadalette ! On l'appelait la "sorcière"


Une haute et maigre fille plus belle que jolie et plus étrange que belle, telle était la sorcière avec son teint bistré, ses beaux yeux sarrasins, sa bouche un peu lourde et volontiers silencieuse. Bien que née dans ce village  d’Ariège qui, telle une touffe d'ancolies groupe ses toits bleus sur une pente schisteuse et brillante, bien que fille d’une femme du pays, elle tenait de son père, un colporteur qui disparut après une brève idylle un caractère singulier, méfiant et taciturne.



Parce qu’elle fréquentait peu la jeunesse villageoise, parce qu’elle possédait quelques livres et qu’elle avait obtenu aux alentours quelques guérisons grâce à l’usage des plantes, on l'appelait la « sorcière ».
Elle paraissait l’ignorer. Un rêve intérieur l’obsédait et ravageait sa jeunesse; la haute fleur de bronze qu'était son corps se courbait comme une plante que son mauvais destin a fait naître au-dessus d'un abîme.

Les garçons du village qu'avait affolés sa magnifique adolescence, mais qui, repoussés avec dédain, dédaignaient à leur tour son inquiète jeunesse, disaient en riant : « Elle est amoureuse ! Serait-ce du diable ? »

Seul, l'un d'eux qui était le sonneur de l’église montrait quelque amitié à la sorcière et lui donnait son joli nom paysan de Nadalette.
Un jour de printemps, le cœur réjoui et des sourires plein ses yeux bleus se haussant au-dessus d'une haie en fleurs où froufroutaient des ailes, il appuis à Nadalette son prochain mariage.

- Tu seras de la noce, c’est entendu ! Ta mère et la mienne étaient de bonnes amies ; puis tu chantera! veux-tu ?
- Je chanterai ! promit-elle en s’éloignant.

Le naïf garçon s’étonna ; de l’éclat sombre de ses yeux aussi durs que les schiste ! mouillés par la pluie. Puis il oublia; car le bonheur lui faisait signe.

La table du festin de noce fut établie sous un hangar enguirlandé de buis. Le soleil de mai, vif et aigre comme un jeune vin, coulait à flot sur les porcelaines rustiques.

Des diamants brillaient sur le paroi des verres, au flanc des bouteilles rouge: ou jaunes. Une rumeur joyeuse s'élevait au loin, mêlée au bavardage sonore des cloches.

A pas pressés et devançant le cortège, la sorcière pénétra dans le hangar.
Se voyant seule, elle s'empara d'un verre, y versa le coutenu d'une petite fiole et acheva de le remplir avec du vin.
Au moment où elle portait le verre à ses lèvres une main saisit son bras.

- Que fais-tu ! Que fais-tu ! balbutia le sonneur.
- Tu le vois ! répliqua-t-elle, avec le premier rire éclatant qu'il lui ait entendu jeter. Je prends des forces pour mieux chanter à tes noces !
Et d’un geste obstiné elle éleva le verre.

- Je t'ai vue ! Je t'ai vue, Nadalette !
Qu’as-tu mêlé à ton vin ? Réponds, ils arrivent! Répond où je brise ton verre !

Elle sourit et murmura :

- Si tu m'as vue, si tu as deviné, si tu sais maintenant que le tourment de ma vie c’est de t'aimer... comme elle ne saura jamais t'aimer... Si tu as enfin compris ... bois avec moi ! bois avec moi !…

Veux-tu ?

Prudemment, elle s’était un peu éloignée de lui dont la main se levait, mais elle faisait insinuante et câline; ses lourdes paupières battaient sur le vertige de ses regards: on eût dit que sous son corsage noir, à la place du cœur, s’agitait un oiseau prisonnier.

Il pâlit et balbutia :

- Tu es folle ! Et comment t’aurais-je aimée ? Tu n‘es pas des nôtres…
- C’et vrai ! dit-elle simplement. Et avant que le Sonneur ait pu Intervenir, elle but son verre d'un trait.

- Je chanterai ! Soit tranquille je chanterai ! promit-elle en riant . Et tu n'oublieras plus ma chanson !

Sur la fin du repas, quelqu’un cria « Chante, Nadalette ! »
Sa gaité avait été remarquée, et de même fut remarquée la pâleur qui couvrait ses traits d'une cendre grise.




  • Si tu es malade, ne chante pas ! supplia le sonneur. Elle haussa les épaules et commença :
  • C’est le vin ! gouaillèrent quelques voix.
  • Emportez-la chez elle. Ça ira mieux demain dirent les autres.


Lé miou amie s’èn es anat,
Si bel goujat qu’é tant almabo…

Puis elle s’affaissa. 

Et les danses commencèrent autour du sonneur …



Isabelle SANDY


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