vendredi 8 juillet 2016

- La famille Blazy, mes Amis !


Les Blazy possédaient, en plus des champs conquis sur la montagne, quelques bonnes pièces de terre horizontales, dans un site où le sol s’apaise et s’étale comme un torrent qui forme un lac avant de reprendre sa folle descente.


La culture de ces bonnes terres était l’orgueil et le souci de la famille; aux beaux jours, j’étais assurée de rencontrer tous ses membres courbés selon le rythme des bêches ou des faux sur la prairie ou le sol roux. Un jour d’octobre, j’allai donc retrouver l'a-bas Nadalette ; son poignet était bandé, et je lui en demandai le motif.

- Un chien m'a mordu ! répliqua-t-elle.

Les autres s’arrêtèrent de travailler pour opiner de la tête, sans parler ; ils paraissaient attendre quelque chose que je ne pus dire, n’ayant pas encore compris . Alors, comme rassuré, Touénon reprit sa tâche, sa mère l’imita, et ils s’éloignèrent insensiblement.
Mais le vieux Blazy, lui, s’approcha en se grattant le front.

- Ils disent que le chien était fol ! annonça-t-il ; après avoir mordu la petite, il est parti du côté d’Ussat ; le facteur m'a dit, ce matin, que le vétérinaire l'a trouvé fol...

- Enragé ! m’écriai-je. Mais il faut que Nadalette aille se faire soigner tout de suite! Qu’elle parte pour Montpellier !  Combien y a-t-il de temps qu’elle a été mordue ?

- Hé ! petite ! Combien ça fait de temps ? cria le vieillard à Nadalette qui avait repris sa bêche.



Elle s’approcha, souriante et si légère sous le poids de son dramatique destin que je crus rêver.
  • Ça doit faire la semaine aujourd’hui, déclara-t-elle avec sérénité.
  • Mais il faut partir ! insistai-je.
  • Bah ! Si l'on devenait enragé chaque fois qu'un chien vous mord !...
C'est des histoires de médecins, répondit Nadalette avec un peu de mépris.
Le vieux, très perplexe, hochai la tête. Son regard allait du poignet de Nadalette à la terre exigeante dont il fallait s’occuper avant la période de  mauvais temps que le vent annonçait.

- Je ne dis pas non ! dit-il enfin; La petite partira quand les pommes de terre seront rentrées.

- Oui ! je partirai quand le gros du travail sera fait.

Connaissant l'obstination paysanne, je cherchai, du regard la mère de Nadalette pour lui révéler le danger d’attendre ; mais sa tâche du jour terminée, elle s’éloignait avec Touénon.

Je demeurai seule devant. L’incompréhension du vieux paysan et la passivité de Nadalette. Ils avaient repris leur travail, et leur bêche polie qui montait et descendait était comme une étoile que ces mains miraculeuses auraient cueillie au ciel pour l’enfouir dans la terre féconde.
Lorsque les seigles furent battus, que la derrière charretée de pommes de terre fût rentrée, Nadalette avait presque oublié sa blessure qui n'était plus qu’un petit sillon blanc sur sa peau brune.



Marion, à qui j’avais révélé le danger couru par sa fille , m’avait répondu d’une voix plaintive :
  • Moi, je ne peux rien ! Les hommes font ce qu'ils veulent !
  • Elle me paraissait d'ailleurs singulièrement calme, et je flairai quelque mystère.
Le mauvais temps était venu. Celle circonstance, ajoutée aux avis pressants de M. le curé et de l’instituteur, décida enfin les Blazy à faire soigner Nadalette.

Elle partit trois semaines après l'accident, accompagnée du grand-père.

Leurs hardes à tous deux contenaient dans un mouchoir noué aux quatre coins...
Je m’étonnai, car le séjour à Montpellier devait être assez long. Mais Nadalette rougit autant que ses joues rouges le lui permettaient quand je fis une réflexion à ce sujet. Elle brusque les adieux et rejoignit son grand-père dont les petits yeux souriaient avec malice.

Or, ils revinrent trois jours après, c’est-à-dire le quatrième jour de leur absence... Nadalette était un peu pâlie, ses joues semblaient avoir déteint, mais un large sourire mettait entre elles le plus aimable des traits d’union.

- D’où viens-tu ? Tu n'es donc pas allée à Montpellier ? demandèrent les voisins.
  • Nenni ! répondit-elle sur un ton de défi ; je suis allée  à saint-Giron voir celui qui guérit la rage.
  • Malheureuse enfant ! gémit M. le  curé qui venait d'arriver.
  • Il a même guéri un homme tout à fait enragé ! affirma Nadalette ; moi c'était plus facile.
- Et que t’a-t-il fait ce sorcier ?

- Il m’a fait prendre à jeun pendant trois matins une omelette noire qui contenait plus de terre que d’œufs, je vous assure !
Après j’étais toute chose... La nuit je suais, puis je criais à ce qu’il parait...
Et maintenant je suis guérie !

O la foi des petits...

- Combien ça t’a-t-il coûté ? demanda la fermière.
- Cinq pistoles ! soupira le vieux.
- Tout coûte cher ! remarqua Nadalette en manière d’excuse.

Et Touénon d'ajouter :
- On les rattrapera, les cinq pistoles !  Et maintenant, les femmes, à la soupe !

Discrets, les voisins s‘éloignèrent. Le vieux et Touénon s’assirent en face l’un de l’autre devant la table de chêne raboteux.
Ils y appuyaient leurs coudes et posaient comme un fardeau leur tête dans leurs mains calleuses.
La fermière mangeait debout en veillant au bien-être des hommes. Quant à Nadalette, penchée sur la marmite nuageuse, elle y puisait avec une louche d’étain ce bouillon odorant et brun dans lequel ont cuit à feu doux pendant la demi-journée les haricots rouges. Sous le brûlant arrosage, le pain noir se tassait, pétillait et chantait.



- Voilà la soupe ! dit la jeune fille en déposant sur la table la soupière fleurie.
Ils m’invitèrent tous, selon l’antique hospitalité des paysans de l’Ariège . J’était occupée à motiver de mon mieux mon refus quand Marion, qui venait de sortir, rentra en tenant un jeune poulet dans son tablier.

- Il est malade, dit-elle, je crois que la belette l’a mordu !
- Elle l’aurait tué, voyons ! répondit Touénon en haussant les épaules.
  • J’ai entendu aboyer Labri, il a dû lui faire peur ! insista la fermière.
  • Mais si elle rentre dans le poulailler, elle ne laissera pas une poule vivante ! s’écria Nadalette alarmée.

- Laissez-nous diner, les femmes, puis j'irai voir ! promit Touénon.
- Je crois qu’il vaudrait mieux saigner ce poulet, remarqua Marion, car
il peut mourir dans la nuit, et alors il sera trop tard.
- Les poulets sont chers au jour d’aujourd’hui, dit le vieux Blazy. Essaie d'abord de lui faire boire un peu de vin, puis on verra. C‘est une pitié de manger une bête si jeune que nous pourrons vendre au prochain marché.

Ainsi parlaient les paysans. En vain j’attendais une réflexion sur l’étrange événement que je viens de raconter; l’humble vie de chaque jour reprenait son cours interrompu et le travail seul occupait toutes les pensées.

Nadalette a guéri… Elle songe à l'amour et va au travail en chantant; le vieux, qui songe au bas de laine économise sou à sou.

Ces âmes simples ont frôlé la mort sans se laisser distraire de leur grande passion qui est la terre ; et, sans quelles la voient, la robe étoilée du miracle a traîné un moment dans leurs sentiers obscurs.

Isabelle Sandy.
Le Figaro, 13 mars 1921



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