lundi 18 juillet 2016

- Le retour du petit gars de Caussou.


C'était un petit gars de vingt ans, pas méchant pour deux sous, mais si plein de vie qu'il ne pouvait jamais se reposer... 

Alors, quand le travail de la terre était fini, si la pluie tombait, il bricolait ou bien il lutinait les filles de ferme : mais, par les beaux soirs. il prenait son fusil et il s'en allait, il s'en allait, il s’en allait...
Il s'en allait dans le bois de Fabre au dessus du village de Caussou, se cachant si la chasse était prohibée mais bien fièrement si elle était ouverte. De toutes façons c'était jour de deuil pour les oiseaux, pour les rongeurs et même pour les renards qui pullulent encore dans nos rochers.

Des bêtes qu'il taquinait ainsi je connaissais depuis mon enfance quelques spécimens, toujours les mêmes, dont les aïeules faisaient depuis plusieurs générations les héros de leurs histoires : il y avait « la » lièvre du Caussou, grosse comme un chien rousse comme le derrière du diable, et qui se gaussait de tout le monde. « Elle » se montrait chaque jour à l'aube sous le même vieux chêne, broutait le thym, léchait la rosée et s'en allait par petits bonds dans la bruyère sans que chasseur ait jamais pu l'atteindre. 



Il y avait aussi la solimandre (?) d'Annetou, une bête fabuleuse, jaune et verte à quatre pattes et à longue queue, qui s’introduisait dans  les étables et portait malheur aux vaches qui vont vêler.
Puis la mandre (le renard) du Jonquié, qui depuis bien des années faisait jouer sa progéniture au crépuscule sur un dolmen mi-enfoui dans les noisettes sauvages. Le blaireau l'Attila des maïs ; la fouine qui saigne les poules, la nuit, dans le poulailler, et combien d'autres que je connaissais bien pour les avoir rencontrées dans la montagne à l'heure où les bergers sont partis.

Mais le petit gars et son fusil avaient troublé l'ordre établi et pendant trois ou quatre années je cherchais en vain dans les fourrés, parmi les rocs, les bêtes qui, plus sages que les hommes, tuaient seulement pour vivre...

Mais le petit gars de France partit pour la guerre et dès le premier printemps de son absence je revis, solides au poste, « la » lièvre du Caussou, la solimandre d’Annetou, la mandre du Jonquié, et les blaireaux et les fouines et toutes les bêtes de Dieu-du-Diable !
- grondaient les paysans que l'homme n'avait pas réussi à anéantir.

Et je revis, comme en mon enfance, les compagnies de perdreaux qui fusent, aile sifflante, des garrigues plantées de genévriers, les hochequeues, les mésanges, les rouges-gorges, les rossignols de murailles et ces moineaux qui, quoi qu'il arrive, conservent un moral étonnant.



Et quand la route chavira sous le passage de l'Europe qui s'en allait on ne savait où, vous auriez vu les bêtes plus heureuses que les hommes ronger les maïs, picoter les blés, boire aux fontaines sans se soucier du petit gars dont on ne parlait plus…

Mais le petit gars est revenu, il y aura demain huit jours, sans s’annoncer, comme arrive le vent d'Autan...
L'autocar de Pamiers le déposa sur la route qui traverse le village, et deux de ses camarades l’aidèrent parce qu'il avait une manche vide et qu'il boitait.
Puis les camarades remontèrent sur la toiture de l’autocar plein à crever de gars qui revenaient ; qui revenaient enfin avec rien autre dans leur sac que de la douleur : mais enfin qui revenaient ; et lui se trouva seul au bord de la route, mais pas longtemps, car les bonnes gens accouraient et se hélaient, avec de grands gestes, d'un champ à l'autre.
Ils criaient :
- Le petit gars est revenu ! Le petit gars est revenu !
On l'appelait ainsi tout simplement parce qu'il était un enfant de l’Assistance, que ses parents nourriciers aimaient comme s'il avait été leur ; et tout le village aussi l'aimait.


L'automne à Lapège, Michel Raluy

C'est pourquoi il fut entouré comme un sucre l'est de mouches et d'abeilles ; il fut embrassé, caressé, puis interrogé de tant de côtés qu'il répondait tout essoufflé:
- Pas tous à la fois, bonnes gens ! Pas tous à la fois !
- Et le mien ! Y a longtemps que tu l'as vu ? Pourquoi il n'est pas revenu avec toi ?
  • Et le mien ?
  • Et le mien ?
Les femmes tiraient sur sa manche vide pour se faire mieux entendre et obtenir la première réponse. Je ne sais pas s'il mentit par pitié, pour que chacun ait sa petite provision d’espérance, mais, ce soir-là le village s'endormit plus content.

Or, le petit gars, lui, ne pouvait dormir. Il était trop bien sans doute... Ce lit si doux, ce silence plus doux encore, tout cela dérangeait ses habitudes de soldat. Vers minuit, il se leva et voulut sortir. Dans la cuisine, bien astiqué, son fusil de chasse luisait comme pour le tenter ironiquement. Le petit gars le regarda longtemps, puis il hocha la tête et sortit.

Les crapauds chantaient dans les herbes et les oiseaux de nuit dans les rocs. Un hibou ululait au sommet du grand sapin et le petit gars pensa qu'autrefois il aurait tiré sur lui. Mais jamais plus il ne tirerait... Le lendemain, incapable de travailler, il gagna la montagne de Tabe et s'assit dans les bruyères. Il se tint des heures si sage et si tranquille que les chiens de bergers le venaient flairer sans qu’il bougeât...



Puis, sur le soir, les bêtes, toutes les bêtes de Dieu, sortirent des taillis et vinrent rôder autour de cet homme immobile. Elles n’éprouvaient aucune peur et il s'en émerveillait. Un soleil rouge de soir venteux auréolait son front pensif et doux. Le petit gars meurtri, le petit gars désarmé, ressemblait à saint François d'Assise.


Jamais il n'avait paru si grand...


Isabelle  SANDY

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire