samedi 16 juillet 2016

- Le dernier angélus.


Les premiers qui désertèrent eurent raison: ils vendaient leurs poulets 50 sous la paire, leurs œufs 10 sous la douzaine, et leurs femmes faisaient chaque matin 14 kilomètres: 7 de descente et 7 de remontée pour monnayer quelques litres de lait à 2 sous...
C’est avec le produit de cette vente quotidienne qu'elles devaient entretenir le manage, acheter sucre, café, sabots pour les petits, car l'homme se chaussait quand il allait à la foire; et je ne parle pas de viande: on n’en mangeait qu’une fois l'an, pour la fête, et alors le village achetait un veau, le tuait et le dépeçait; sérieuse économie pour des gens aussi peu fortunes !
Et que les malins ne disent pas que le franc était alors à vingt sous ! Multipliez par 5 les bénéfices de la paysanne et vous verrez si l’on peut nourrir et vêtir une famille décemment avec le produit de ces ventes !




Donc, les premiers qui partirent eurent raison et les seconds n'eurent pas tort: ils étaient moins pauvres, mais aussi maigres, aussi las de travailler l’ingrate terre, aussi menacés que les anciens par la grêle, la sécheresse la maladie du bétail. Et puis le miracle venait de faire son apparition au village, tout au bout, dans une maison remise à neuf et blanche comme un visage poudré; le miracle venait d’apparaitre sous  les traits d’un homme qui vivait bien sans travailler: robuste encore, capable de retourner son jardin, il pouvait passer ses journées au repos, sans craindre comme jadis les changements de temps pour ses récoltes; un homme phénomène en vérité ! Les bons paysans l'admiraient de tout leur cœur et les vieux, plus secs que des sarments coupés, disaient aux jeunes en se grattant la tête :
Des fois que tu serais, toi aussi, comme celui qui est revenu la poche pleine ?
Mais il n'est pas riche, papa !
C'est comme s'il l'était, quoi !
Travaille bien à l'école et fais comme lui ! Tu auras une retraite !

Et voilà comment le village est mort maison par maison; mais que ceux qui n'auraient pas fait comme les paysans de jadis osent donc leur jeter la pierre !
Donc, le village mort groupait ses chaumes ruinés au sommet du coteau; de temps en temps une pierre tombait, comme un pétale d'une fleur, ou même un pan de mur s’effondrait avec le bruit d'un arbre qu'on coupe et qui pleure en s'abîmant sur le sol. Nul ne s'en émouvait puisqu'il n'y avait plus au village qu'une vieille femme indifférente à tout depuis que la guerre lui avait pris son mari et ses deux, fils. Elle vivait là, silencieuse et sereine, de la pension que ses morts; lui assuraient; son âme restait par miracle sans amertume et je pensais que Mariettou ressemblait davantage à un végétal qu'à une créature sensible.




Cependant, si aucune plainte ne lui échappait, elle déplorait la fermeture de l’église et la grande pitié de ce monument, vieux de trois siècles, où seules les chauves-souris poursuivaient leurs rites nocturnes.
-Y a même des corbeaux qui nichent dans le cloche ! m’apprit-elle aux dernières vacances; faudra que je monte un de ces jours détruire les nids !
- Pourquoi cela, Mariettou ? Les corbeaux, c'est toujours un peu de vie en attendant... 
- En attendant quoi? me répond-dit-elle; les clochers, ça meurt comme les hommes, allez ! Et le tour de celui-ci est venu ! seulement, je fais ce que je peux pour le prolonger...

Elle sourit si faiblement que je pus croire m'être trompée:
N’y a que ça qui me manque, les cloches ! Des fois j’ai envie d'aller les faire chanter... Puis je n’ose pas, je ne sais pas pourquoi... Pour moi toute seule, vous comprenez…
- Mariettou, Mariettou, les grillons de foyer chantent bien pour vous toute seule ! Et toutes ces fleurs sauvages qui vous entourent, pour qui donc fleurissent-elles aujourd’hui ? Pour vous ! Allez donc ressusciter le clocher et, moi je vous entendrai de ma vieille maison, là-bas...
Mais Mariettou s’obstina à laisser le village dans le silence et je repartis sans avoir entendu le chant des cloches dans cette vallée jadis murmurante d’angélus, comme le torrent de chansons.
Or, cette année, un soir, un soir tout rouge, un soir de vent et d'inquiétude, des sons d’angélus menus, cassés comme des morceaux de cristal, tombèrent dans mon oreille ravie. D'où venaient-ils, grand Dieu !

Le vent les avait-il cueillis très loin pour m’envoûter, me rejeter vers mon passé sauvage et pur de montagnarde solitaire ? Ou bien Mariettou célébrait-elle à sa manière quelque anniversaire cher à son cœur ? Un de ses enfants était-il né un Jour semblable ? Se souvenait-elle ou appelait-elle quelqu’un du fond de son isolement ?

Le lendemain, à l’aube, le même miracle fleurit l'espace: ce fut l’angélus du matin, doux et léger comme une alouette qui s’élance vers le soleil... Plus de doute, quelque chose ou quelqu’un ressuscitait au village, des maisons se relevaient, des fenêtres se rouvraient en gémissent sur de compactes verdures... Il fallait courir là-haut, guetter Lazare à sa sortie du tombeau et joindre mon hosanna à celui du clocher !




Or, je n’eus pas à atteindre le sommet de la côte fort rude qu’aigrettait l'église. Mariettou m’apparut sur la grand-route dont sa chèvre broutait le talus. Elle m’accueillit avec sa sérénité coutumière et quand je lui demandai si elle s’était enfin décidée à ressusciter les cloches, elle eut un petit rire fêlé et répondit:
- Ah ! Vous avez entendu ? 
- Bien sûr et avec quel plaisir !  Hier et ce matin. Est-ce vous qui montez au clocher ?
Avec mes vieilles jambes, monter deux fois par jour ? Je ne le pourrais pas !
Quelqu'un est donc revenu ? Quelqu'un de jeune ? Mais c'est magnifique, Mariettou !

Elle rit une deuxième fois, tira sur la corde de sa chèvre qui voulait traverser la route et répliqua:
- Quelqu’un de jeune, ça se peut; mais ça n'est pas lui qui cultivera les champs abandonnés !
- Qui est-il donc ?
Victor, le fils de l'ancien sonneur, vous savez bien ? Un innocent qui, depuis la mort de son père, vivait avec sa tante à Saint-Aubin; voilà que la vieille est morte à son tour et le garçon a voulu revenir ici; qui l'en aurait empêché ? Il ne fait de mal à personne et son seul plaisir c'est de faire sonner les cloches; c'est lui qui donne l’angélus matin et soir…

Tout en parlant, Mariettou s'éloignait, tirée par sa chèvre, avide de tendres pousses, mais je l’écoutais à peine; une sourde tristesse venait de remplacer la belle espérance qui m'avait jetée vers le coteau.



Qu’avais-je donc rêvé au son de ces cloches sorties du tombeau de l'oubli ? La résurrection du village, et que de jeunes hommes, poussant de miraculeux troupeaux, étaient revenus vers les chaumes titubant de vieillesse ? Avais-je rêvé que, touchés par ces rumeurs joyeuses, les grands paysans de jadis, nos ancêtres à tous, avaient tressailli dans leurs tombes ?

Qu’avais-je donc follement rêvé ?
Car il était bien mort, mon beau village et, cruelle ironie du sort, c'était un innocent qui, de ses pauvres mains sans âme, scellait ce frémissant collier de sons et de prières dont les premiers laboureurs avaient pieusement jeté les perles dans l'azur...

Isabelle  SANDY



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