jeudi 21 juillet 2016

- Le 21 septembre 1943, jour de la foire de Saint-Matthieu à Vicdessos.


Entreprendre une causerie avec lui n’était pas chose aisée. Depuis tous ces événements qui ont placé une croix, puis deux, puis tant de croix sur ses épaules, il s'était renfermé dans en hargne qui atteignait au chef-d'œuvre.

Je ne reconnaissais pas le père Dedieu. Il me faisait penser à une tortue apprivoisée que j’abandonnai un jour dans le jardin et qui à mon retour, quelques mois plus tard, loin d'accepter le pain que je lui tendais, fuyait mon approche : immobilisée, elle rentrait  dans sa carapace dont aucune friandise ne pouvait la décider à sortir.
J’imaginais qu'elle avait fait de mauvaises rencontres : chiens joueurs, enfants cruels  sans le savoir, et que, depuis ces épreuves, elle boudait les humains.

Ainsi du père Dedieu. L’épreuve lui donne un masque de dureté. Son visage, mangé de barbe, loin de se montrer pathétique et plus doux dans la légère buée des larmes retenues, semble parfois méchant.
Ils sont nombreux, de nos jours les gens qui souffrent de cette façon-là, et la rue est moins bonne au regard que les champs et les bois où le printemps danse et rit comme s’il ne s'était rien passé par le monde, où les rossignols ont retrouvé les trilles du dernier avril, où les nids s’arrondissent, où les terriers se creusent comme si la grande Voix du Paradis terrestre résonnait toujours, plus haut que la tempête : « Croisses et multipliez !» 


Sentier vers Orus.

Toutefois, ce dernier havre doit être protégé : quand toutes les forêts seront coupées et tous les troupeaux dispersés, sur quel giron ira pleurer la Nature blessée ? Quand les brebis du père Dedieu, les dernières de ce village d’Orus, seront vendues, les lavandes que piétinaient leur petits sabots laineux n’exhaleront plus leur forte odeur camphrée, et, à la tombée du jour, quand il fait rose et tendre dans les sous-bois, je ne verrai plus s’égrener le troupeau blanc...
La laine manquera ! la petite filature assise sur le ruisseau de Vicdessos au bas de la vallée, et le gros drap paysan désertera ce pays... Il faut parler au père Dedieu. 

C’est demain 21 septembre, jour de foire de la Saint Matthieu à Vicdessos, et sa pose accablée ne me dit rien qui vaille, car il aime son troupeau avec passion. Etait-il possible qu'il voulût s'en défaire ?
- Père Dedieu , est-il vrai que demain vous allez vendre vos moutons ? demandai-je.
Depuis de longs instants, il m'a vue approcher du fond du plateau sur la Font de Saby où il surveille son troupeau, mais il a simulé une rêverie si profonde qu'il en remonte lentement comme d'un puits...




-  Plait-il ? fait-il enfin sans saluer.
Je répète ma question et, toute prête, la réponse jaillit :
- Et qui le gardera maintenant, mon troupeau ? Le gendre est prisonnier en Allemagne et la fille ma cadette, une têtue comme sa mère, qui va se marier avec un Monsieur des PTT de Foix ! Il faut que je reprenne le gros travail comme un jeune, à soixante-huit ans bien sonnée ! Alors, qui gardera le troupeau ? Faut le vendre, voilà tout.
« marra ! », crie-t’il au bélier qui fonce cornes baissées sur le chien occupé à ramener une brebis dans le droit chemin. Le « marra » obéit, mais le vieux saisit cette occasion pour me quitter, et je le vois prendre à longues et lentes enjambées le sentier du retour vers Orus.

Il a de la peine, c'est sûr. Au fond, qui a-t-y aimé comme s'on troupeau ? Ce n’est pas sa femme, la plaintive Maria, à qui il ne parle qu'en grondant, ni ses deux filles, à qui il n’a jamais pardonné de ne pas être de solides gars qui auraient fait marcher le bien pendant que lui, le père, il se serait livré à son unique passion : l'élevage des moutons. 


La vallée de Vicdessos

Mais un jour, le père Dedieu s’anima : un jeune ménage de cultivateurs, installé depuis peu sur la commune, acheta un petit troupeau. Oh ! bien petit ! Histoire, parait-il, d'occuper la gamine Emily qui, à dix ans, se montre incapable de toute culture. Une sorte d'innocente. Mais pour garder les bêtes, il n'y a pas meilleur ! affirme sa mère.

… Un matin, une dizaine de toisons laineuses s’égrenèrent le long du sentier qui accède au plateau de la Font de Saby. 
Sidéré, le père Dedieu arrêta le sillon commencé. Sa femme, à qui il n’adressait plus la parole depuis des mois, comme si elle eût été responsable de tous les malheurs publics et de ses malheurs personnels, fut assaillie de questions aux quelles elle répondit avec empressement.
- C’est pas raisonnable d'envoyer là-haut cette petite, bougonna le vieux, elle ne sait pas les bons endroits. Faudra que j'y aille voir.

Il y alla voir le jour même. A l'heure de la sieste, sous le soleil déjà piquant, il monta, monta, avec des jambes de vingt ans. C’est qu'il venait de retrouver l'objet de sa passion : le troupeau docile épars entre les genévriers.
Rouler une cigarette auprès de l’innocente Emily en lui apprenant son métier de bergère le reposait de sa grande fatigue de laboureur.
Mais, à la vérité, il savait maintenant qu’il ne pouvait plus se passer de cette solitude sauvage, des grands vents parfumés qui la hersent sans repos et de la compagnie des bêtes, plus douce que celle des hommes.
On dirait que le troupeau est à toi ! grommelait Maria sa femme qui, le sachant près de ses intérêts, ne comprenait pas ce dévouement soudain à ceux d'autrui...

Fond du Saby au dessus d'Orus

Or, le hasard, né malin, voulut que le vieux berger fût frappé par la foudre, un jour qu’il était monté en toute hâte pour aider Emily à rassembler le troupeau : il craignait que quelques agneaux nouveau-nés se perdissent et il mourut pour les sauver. Les gens du village n'y comprirent rien, car la vérité n'était que d'ordre psychologique : au fond, rien ne nous change : dans les pires malheurs, nous gardons toutes nos lubies.

Ainsi ce berger passionné, qui aimait le troupeau plus que sa famille, peut-être à cause de la sauvage poésie qui exaltait son âme obscure, obtint du destin la mort d’un saint de vitrail : en pressant deux agneaux sur son vieux coeur…

Isabelle  SANDY


1 commentaire:

  1. une région que j'affectionne et où j'aime rouler
    Lariegeoise
    Mon blog : http://lariegeoise.seineetmarne.over-blog.com

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