mercredi 20 juillet 2016

- Je n'ai peur que d’une chose : c'est que l'orage vienne avant que les blés soient tous rentrés !


Grand-père, grand-père, qu'est-ce que vous faites ?
Il répondit en son dialecte qui était vieux comme ce vieux pays, vieux et noble comme la langue de Mistral; il répondit :
- Hé! Migotte ! Je regarde si la terre a fleuri...

Il pianotait des dix doigts comme s’il eut égrené des arpèges sur la mousse fraiche et poreuse à la manière des éponges. Des herbes en jaillissaient, courtes, mordues par le vent des cimes.
- Tiens ! en voilà un !
- Moi ! Moi ! Je veux le cueillir !
Il sourit en silence, la laissa faire : elle écarte la mousse, découvrit le  champignon en forme d'œuf rosé, l’enleva, le flaira :
- Ça sent bien bon !
- Autant que les fleurs et c’est meilleur en omelette !




C'était un vieux paysan Ariégeois sec et droit, rude et juste, avec, disaient les savants, du sang arabe sous sa peau brune. Depuis des siècles attachée à la rétive terre de ce pays Occitan, la famille y était respectée. Mais pourquoi les fils étaient-ils tous partis à la ville pour devenir des messieurs ?

- Ils étaient tous trop intelligents pour rester laboureurs, concédait mélancoliquement le vieux.
Et cependant il savait bien, lui, par expérience, que la terre ne se donne qu'au travail intelligent.
On lui confiait parfois, ainsi qu'à sa bonne femme, la petite Lise, la plus jeune des enfants de ses fils, la Migotte maigre et dégourdie comme « uno sinsollo » (un lézard) et qui réalisait le prodige de comprendre à merveille une langue que personne ne lui avait apprise :
« Voyons ! le patois, ça n'est pas distingué ! »
- Grand-père, grand-père, qu'est-ce qu’on va faire dans les rochers ?

- On va en chercher d'autres et des gros !
Malgré le poids et l’ankylose des ans, il allait d'un bon pas et la petite laissait sur les rochers pointus la corde de ses espadrilles. Des masses calcaires d'un pâle argent piquées de rares buissons les entouraient,  cachant la vallée tout en bas, et ne laissant voir que le ciel immense en turquoise morte. Des vasques naturelles, emplies par la dernière pluie, en reflétaient des fragments au fond desquels la petite retrouvait son ovale clair et ses longs yeux.




Soudain à pleins bras le grand-père saisit un buis haut et large, il  souleva ses rameaux et appela l'enfant :
- Ici, c'est toute la famille ! Viens vite !
Des champignons serrés, serrés, de toutes tailles, croissaient dans l'ombre fraîche du buis.
Une odeur forte et saine montait de la terre de bruyère suintante d’humus et des cryptogrammes qui venaient de l’entrouvrir. Le long de leurs toiles déchirées, les araignées couraient en tous sens, éperdues.
Sur le soir, la cueillette était si abondante que le tablier de la Migotte demanda grâce.

Il y en a tant qu'on en fera sécher ! affirma-t-elle, très fière de montrer sa science ménagère.

Mais le grand-père venait de s'effondrer sur l'herbe et ne répondit pas. Comme Jacob, il avait appuyé sa tête de patriarche sur une pierre et il semblait dormir. Autour d'eux, le troupeau paissait bien sagement sous la garde du chien accroupi, l'œil aux, aguets, sur un promontoire rocheux d'où il surveillait l'immense plateau. La paix du soir le rendait silencieux et ont n'entendait que la clochette du « mara » (bélier) qui, insensiblement, entraînait le troupeau vers le sentier du retour.




Déjà la nuit voletait dans les combes, prudemment, lourdement comme un hibou qui prend son vol. En se penchant un peu, la petite distinguait la fumée des toits bleus du village de Montaillou, et, dans la cour des fermes, le va-et-vient des chars gonflés, des premières moissons. Elle s’inquiéta soudain et se pencha vers le vieillard :
- Grand-père, éveillez-vous ! Le troupeau veut rentrer...
Il répondit d'une voix confuse : 
-Oui… Je... Je ne sais pas ce que j'ai eu !
Ma tête tournait... Le soleil peut- être… Tu as eu peur, ma Migotte ?
Elle mentit comme une femme aimante :
- Oh ! non, grand-père ! Je voyais bien que vous dormiez !
- Ce sommeil-là... grommela-t-il, en passant la main sur son front, mais c'est passé !
- En route, mauvaise troupe !
Rassérénée, la petite dansait sur les lavandes, son tablier rouge serré autour de la récolte odorante. Sa grande et confuse peur n'était plus même un souvenir, mais elle remarqua que le grand-père s'en allait en avant comme le jour qu'il avait rapporté une brebis blessée sur ses épaules...
L’innocente se prit à rire :
- Grand-père, vous marchez comme la Jeanne du Rieutort qu'on dit qu'elle mangera bientôt les salades sans se baisser !
- La Jeanne du Rieutort a vu aussi passer La mort ! répondit-il d'une voix sourde.
- Oh ! grand-père ! est-ce que vous avez eu peur ? demanda l'enfant saisie.



Il se redresse, récupéra sa haute taille de laboureur, inspecta le ciel rouge et déclara :
- Je n'ai peur que d’une chose : c'est que l'orage vienne avant que les blés soient tous rentrés ! 

Et le pas raffermi, indifférent à son destin, mais inquiet de celui de la terre, il descendit rapidement vers la ferme afin de donner ses ordres pour le lendemain...

Isabelle  SANDY

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