lundi 25 juillet 2016

- Je m'en irai comme je suis venu, murmura le berger, et s'il plaît à Dieu, au printemps prochain, je reviendrai.


Depuis juin le troupeau paissait et paressait sur l’Orri de Caraussans au Sud du Pla de Soulcem. Soleil, pluie, vent avaient tour à tour déferlé sur les toisons et les pelages et, maintenant, des flocons de neige épaississaient les filets vitreux des averses. Septembre, qui empourpre les coteaux, blanchit prématurément les cimes. Roulé dans sa cape, semblable à celle que portaient ses ancêtres mille ans plus tôt, Jèpe le berger pensait au départ.



De plus en plus nombreux, les paysans montaient de la vallée de Marc, et venaient compter leurs bêtes essaimés au milieu de milliers d'autres, trop heureux que les manquantes ne soient pas en nombre. Et tous ajoutaient :
- Hé! Dans quelques jours faudra penser à redescendre dans la vallée !
Jèpe inclinait sa tète consentante. Au fond, il n’était pas fâché de retrouver un toit, un lit décent, tout gonflé de « couattes » et d’édredons; et, plus encore que sa bonne femme un peu grincheuse, une soupe chaude ! Une soupe toute onctueuse de lard fondu alors que, ce même lard, Jèpe devait le manger froid depuis trois mois, coupé en menus morceaux sur sa tranche de pain dur.

Pour le vin, il n'en avait pas manqué. Mais les bergers savent bien qu'à cette altitude le vin se supporte mal. On perd vite ses sens et le troupeau s’égaille dangereusement jusqu’au bord des ravins où la moindre panique peut le jeter.
« Moi, je ramènerai presque toutes mes bêtes, songea le vieux avec satisfaction, moins deux, mangées par l’ours, et quatre, mortes de maladie. Mais il paraît que le voisin va perdre une des plus belles juments du troupeau. Ça n’est pas de la chance. Et on pourra lui chercher querelle ça la bête est tombée dans le Trou de la Mandre. On lui dira qu'il fallait la surveiller, comme si on pouvait suivre chaque bête !… Les gens s'imaginent qu'on va ici comme sur les routes, et qu'on peut courir ! »



Il promena son regard sur l'horizon aussi vaste que celui de la mer, car le moutonnement des cimes figurait celui des vagues. Formes, couleurs, tout accentuait la ressemblance. Et jusqu'à ces grands souffles d'air du vent d’Autan qui, salés parfois, apportaient le parfum de la Méditérranée...
- Je m'en irai comme je suis venu, murmura le berger, et s'il plaît à Dieu, au printemps prochain, je reviendrai.
Il approche de ses lèvres deux doigts de sa main, jeta dans le silence un sifflement aigu auquel répondit une voix fraîche.
-  Je suis là !
- Surveille bien pendant que je vais voir Goma, rapport à la jument tombée.
- Ca va.

C'était un aide d'une quinzaine d'années, d'une si chétive intelligence qu'il n'avait pu apprendre à lire malgré les efforts de l'instituteur. Mais il possédait le sens des choses de la terre et il aimait le troupeau. Sans lui, Jèpe n'eut pas accepté de continuer sa tâche à soixante-douze ans !

Il regarda l'heure au soleil encore assez bas à l’orient, observa quelques instants ses moutons qui, tout détendus par leur nuit à la belle étoile, paissaient bien sagement, tournés vers le même point de l'horizon, leurs ombres allongées vers l'occident, comme les ardoises d'un même toit. Puis il se dirigea vers le troupeau de mules et de juments confié a son ami Goma.
- Ohé! cria-t-il dès qu'il l’aperçut, debout, les deux mains appuyées sur son long bâton.
Ils s’abordèrent et se saluèrent sans mots inutiles. En quelques phrases ponctuées de longs silences chacun d’eux raconta les menus incidents survenus autour du troupeau.



- Mais la jument tombée ? Tu ne m'en dis rien ? fit Jèpe surpris.
L'autre haussa les épaules.
- Qu'est-ce que je te dirai ? Ça me fait de la peine et voilà.
- Il n’y a rien à faire ?
- Rien. Son propriétaire est venu. Il a bien compris que pour remonter la bête il faudrait dépenser plus qu’elle ne vaut... C'était la plus belle du troupeau et la plus douce ! soupira le vieux berger. Un jour, je dormais sur ma cape, quand j'ai senti quelque chose de chaud sur ma main : c'était Mourillo qui cherchait du sel... Elle avait confiance.

- Et maintenant ?
- Une patte brisée. A part ça, elle va et elle mange l'herbe, des fois un peu de pain que je lui jette... Tu peux aller la voir. Moi, je n'irai plus maintenant puisqu'on va partir...
Sans répondre, Jèpe se dirigea vers le Trou de la Mandre. Un immense entonnoir produit sans doute par l’éboulement d'une voûte rocheuse surmontant une grotte. Les parois presque à pic se montraient hérissées de roches entre lesquelles pointaient des arbres rabougris. Au rond, une source s’épandait avant de se perdre et emprisonnait un lambeau d'azur vert dans son eau très pure.
L'œil aigu de Jèpe eut tôt fait de distinguer la jument couchée au bord du lac minuscule. Elle ne paraissait pas souffrir et paissait lentement. A l'appel du berger, elle leva sa longue tête lustrée et, poussant un doux hennissement, elle tenta de se soulever sur ses pattes malades.



- Ces bêtes-là, c'est comme les hommes, grommela Jèpe. Elle veut venir et elle ne comprend pas qu'on la laisse là... Mais comment la remonter ? Impossible. Je préfère m'en aller…

Quelques jours passèrent, tantôt ensoleillés, tantôt neigeux, tout embaumés de silence et de paix. Certains matins le troupeau paissait difficilement l'herbe craquante de gelée blanche. Des hommes qui passaient la montagne depuis la frontière Espagnole signalaient la présence d'un ours affamé de carnage ! Au cours de la nuit, des paniques agitaient le troupeau et on le voyait sous la lune se dresser et onduler comme des vagues. Le berger, son aide et les chiens avaient bien du mal à le rassurer. Ils ne dormaient plus guère et c'est avec soulagement que Jèpe et Goma reçurent l'ordre de redescendre.
Pas à la même heure, bien sûr, à cause de l’embouteillage de la descente vers le Pla de l’Isard . Mais l'un à l'aube, l'autre vers les huit heures. La veille du grand jour, Jèpe décida de revoir Goma au sujet de Mourillo. Perdre une bête de ce prix et la laisser mourir lentement mangée par les corbeaux, quelle misère !
- Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? gronde Goma. De la peine, j'en ai plus que toi. Aussi, je n'ai plus vu la bête depuis plusieurs jours. Tout ce que je sais, c'est qu’elle vit toujours parce qu'il n'y a pas encore de corbeaux au-dessus du Trou... Mais ça ne tardera pas.



Sans insister, Jèpe s'éloigna. Le pla de Soulcem était, ce matin-la, blanc comme un beau marbre. Deux ombres noires, qui montaient à pas lents, attirèrent l'attention du berger. Il s’immobilisa, observa et murmura :
- On dirait des chasseurs... Ils doivent chercher l'ours...
  Il attendit un instant, revint vers Goma, hésite, reprit sa marche.
- Ohé! Vois ! Des chasseurs qui montent... Si je leur parlais ?
- Si tu veux, rit le vieux qui avait compris.
Alors. Jèpe s'en alla à longues enjambées et ne s’arrêta que quand il fut à portée de la voix des deux hommes.
- Vous cherchez du gros gibier ? Vous en trouverez au fond du Trou de la Mandre...
- Entendu ! répliquèrent les chasseurs réjouis.
Quelque bête avait dû tomber dans le ravin et, blessée, n’en pouvait remonter. Serait-ce l'ours signalé ?

Lentement, Jèpe revint vers Goma qui, impassible en apparence, l’attendait. 
- Voilà… dit simplement le vieux. C'est fait. Ils s’en vont vers le Trou...
Ayant dit, il se détourna et, tout près de l'autre attendit... Comme lui, il fit semblant de s'intéresser à la manœuvre des chiens qui aux confins du troupeau, ramenaient des bêtes récalcitrantes. Soudain deux coups de feu, puis deux autres éclatèrent. Il y eut un silence, puis Jèpe déclara d'une voix un peu rauque :
- C'est fait. Il valait mieux, je pense…
- Peut-être que oui... Mais ça nous fait peine parce que nous sommes des vieux... Les vieux, ils devraient toujours avoir pitié !
- C’est parce qu'on avait pitié qu'on a fait marché les chasseurs. 
- Oui… On ne sait pas. C'est toi qui a eu l'idée tout de même !

Sans répondre, Jèpe prit le chemin du retour. Il allai à grandes enjambées, sa cape gonflée par le vent comme une grande aile rousse. Il allait vite, vite, pour que le chasseurs ne viennent pas lui raconter la chose sans nom.


A gauche, le Montcalm était survolé par un vol de Grues cendrées, l’hiver arrivait en Ariège, et comme le dit un proverbe Occitan: « lorsque les Grues quittent la France, il est temps de jeter le blé à l’espérance. »

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