mercredi 13 juillet 2016

- Julot, le locataire du pont Vieux de Foix.

Il faut avoir les cheveux gris pour se souvenir des diligences; ces monstres bruyants aux couleurs vives, précédés de seize pattes agiles, suivaient les routes blanches comme des robes de mariée. Maintenant les routes sont, noires sans doute parce qu'elles portent le deuil du bonheur du monde...

Quand la diligence qui unissait les deux principales villes de notre petit département arrivait à Foix, les voyageurs étaient certains d’être accueillis par le très large sourire de Julot, l’ivrogne officiel, si l’on peut dire. Toujours entre deux vins, porté par la démarche de travers des chiens de chasse, la trogne basse ou au vent selon le degré de « cuvage » de son vin, Julot ne marchait droit que lorsqu'on lui confiait deux colis à porter en ville, deux pas un : « Alors, disait-il, ça fait balance et je vas tout seul, droit devant moi. »




Hors les « heures de travail », il traînait par les rues, sur le parapet du Pont Vieux qui, parfois, lui servait de lit de repos. Comment ne tombait-il pas dans l’Ariège ? On ne savait. Il avait bien soin de déposer au pied du parapet son sac gonflé d'objets divers et inattendus et surtout d'une dame-jeanne qu’il allait à la moindre aumône faire remplir.

Un jour que, vautré dans la poussière sous le porche de l’Abbatial Saint-Volusien et que, le cou gargouillant, il suçait amoureusement sa bouteille, un peintre étranger qui passait par là s’écria :
- Ce qu'il a de l'allure, ce gaillard-là !
Et il entreprit de le crayonner hâtivement. Mais Julot vidit. Et la décence me détend de rapporter les injures qu'il éructa en langue d'oc...
Un autre jour, un copain de Julot, plus sobre que lui mais fixé jusqu'à la fin de ses jours à la même hauteur intellectuelle, dit-en lui montrant  la une de la Gazette Ariégeoise.
  • Hé , Loustic ! Clemenceau, il va tomber !
  • Et Julot de répondre :
-  Clemenceau ? Kekcékça ? Moi, je ne connais que Clémence !
Et de flatter de la main le flanc vineux de sa dame-jeanne.




Bien des années ont passé. Je croyais depuis longtemps Julot au purgatoire des ivrognes quand, traversant le Pont Vieux, je ravisai un paquet de hardes sur le parapet. A vrai dire, deux godillots en émergeaient et je devinai un mendiant.
- C’est Julot ! dit une chère voix. Tu ne le reconnais donc pas ? Il est vrai qu’il a bien changé !
- Julot l’ivrogne ? Il vit donc toujours ? 
  • Il se porte même a merveille, peut-être parce qu’il ne boit plus qu'à sa soif à cause de l’épidémie de phylloxéra qui a ravagé toutes les vignes !
  • Va donc le voir de plus près...
Je m’approchai de l'homme dont je me rappelai la trogne enluminée, les traits recouverts d'une chair luisante et cramoisie, les yeux sans regard. Et une exclamation m'échappa : Julot était méconnaissable !
Julot était devenu beau comme un dieu antique ! La vieillesse avait sculpté avec amour ce masque dégradé par le vice : elle l'avait assaini, reconquis, avait pâli les joues, aminci le nez, fait naître et blanchir, à la manière des clématites d’automne, une barbe de Moïse... Les cheveux longs, épais et fins, dégageaient le front bombé, à peine ridé et couleur de nèfle mûre. La vieillesse, qui caricature tant de visages, avait embelli celui du miséreux.

J'évoquai à sa vue cet homme illustre, massé, calamistré, lustré « toujours jeune », disent ses dévots, et qui, le soir, sous les lampes, revêt l’aspect effrayant d'une Jézabel en smoking ! Cet autre qu'une graisse maladive a déformé; cette comédienne qui fait recouper son visage comme un costume démodé et je me demandais par quelle grâce le vagabond s'était de la sorte ennobli...
- Il t’étonne ? reprit la voix familière, c'est parce que tu l'avais perdu de vue. Mais à la réflexion, je trouve aussi qu'il a singulièrement gagné à vieillir.
Plusieurs peintres et photographes l'ont fait poser.
- C’est qu'il n'aime pas ça, si j'ai bonne mémoire !
- Pas du tout ! Il a bien changé ! On dirait que depuis que la vieillesse lui a rendu sa dignité… compromise, il ne craint plus d'être portraituré. Tu le verrais poser dignement dans le clair-obscur du porche de Saint-Volusien, les yeux mi-clos, la lippe satisfaite et, si l'on y tient, un chapelet aux doigts ! Julot a découvert ce que la plupart d'entre nous ignorent :
il a su vieillir !




L'hiver qui suivit cette rencontre, Julot fut malade, et gravement. On le fit entrer à l’hôpital Saint Jacques de Foix, où son facile caractère faisait l'admiration des sœurs et sa gouaille leur joie. Elles lui passaient tout et l’appelaient grand-père.
- Vous verrez, affirmait sœur Rose, qui avait vingt-cinq ans et un visage digne de son nom, vous verrez qu'il ne nous quittera plus et qu'il finira comme un saint.

Or, un jour de mars, comme les premières violettes perçaient le givre, Julot sentit le printemps et but une large bolée d'air. On eût dit un chien de chasse en arrêt, flairant le lièvre.
- Qu’est-ce qu'il y a donc, grand-père ? fit sœur Rose qui passait par là dans l’envol de ses voiles ?
- Hé !… Je sens la violette... même que ça me remonte ! Il me semble que j'ai retrouvé mes jambes de vingt ans !
La sœur hocha la tête :
- Les jambes, je ne dis pas... Mais pas les poumons ! Ne faites pas d’imprudence ! D'ailleurs, il faut rentrer, la cloche sonne et l'air fraichit...
  • Bon ! Bon ! grommela-t-il.
Et il prit la clé des champs. Plus de vingt témoins le virent s'en aller d'un bon pas vers la sortie de la ville en direction de Vernajoul. On le saluait d'un mot Joyeux, mais il ne répondait pas. On eût dit un illuminé qui avait entendu ses voix. Le soir montait de la vallée, éteignait les cimes, soufflait un froid de zéro sur la nature en bourgeons; le père Julot marchait toujours. Peut être voulait-il retrouver les violettes...

On le découvrit au matin à la Croix de St-Sauveur au-dessus de Foix, mort de froid, couché sur le talus brillant de la dernière neige. Il était lui-même tout blanc, avec des flocons entassés dans les rides de son vieux visage, dans ses orbites creuses; cela faisait comme du duvet dans un nid.

- Ce qu'il était calme et beau ! me dit sœur Rose en s'essuyant les yeux. Pour qu'un défunt ait ce visage-là, il faut que l'âme soit déjà au Paradis !

Et j’admirais avec elle le destin de cet humble dont la vieillesse et la mort avaient fait de lui un demi-dieu...


Isabelle Sandy
Le Journal 23/10/1935

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