lundi 25 juillet 2016

- Je m'en irai comme je suis venu, murmura le berger, et s'il plaît à Dieu, au printemps prochain, je reviendrai.


Depuis juin le troupeau paissait et paressait sur l’Orri de Caraussans au Sud du Pla de Soulcem. Soleil, pluie, vent avaient tour à tour déferlé sur les toisons et les pelages et, maintenant, des flocons de neige épaississaient les filets vitreux des averses. Septembre, qui empourpre les coteaux, blanchit prématurément les cimes. Roulé dans sa cape, semblable à celle que portaient ses ancêtres mille ans plus tôt, Jèpe le berger pensait au départ.



De plus en plus nombreux, les paysans montaient de la vallée de Marc, et venaient compter leurs bêtes essaimés au milieu de milliers d'autres, trop heureux que les manquantes ne soient pas en nombre. Et tous ajoutaient :
- Hé! Dans quelques jours faudra penser à redescendre dans la vallée !
Jèpe inclinait sa tète consentante. Au fond, il n’était pas fâché de retrouver un toit, un lit décent, tout gonflé de « couattes » et d’édredons; et, plus encore que sa bonne femme un peu grincheuse, une soupe chaude ! Une soupe toute onctueuse de lard fondu alors que, ce même lard, Jèpe devait le manger froid depuis trois mois, coupé en menus morceaux sur sa tranche de pain dur.

Pour le vin, il n'en avait pas manqué. Mais les bergers savent bien qu'à cette altitude le vin se supporte mal. On perd vite ses sens et le troupeau s’égaille dangereusement jusqu’au bord des ravins où la moindre panique peut le jeter.
« Moi, je ramènerai presque toutes mes bêtes, songea le vieux avec satisfaction, moins deux, mangées par l’ours, et quatre, mortes de maladie. Mais il paraît que le voisin va perdre une des plus belles juments du troupeau. Ça n’est pas de la chance. Et on pourra lui chercher querelle ça la bête est tombée dans le Trou de la Mandre. On lui dira qu'il fallait la surveiller, comme si on pouvait suivre chaque bête !… Les gens s'imaginent qu'on va ici comme sur les routes, et qu'on peut courir ! »



Il promena son regard sur l'horizon aussi vaste que celui de la mer, car le moutonnement des cimes figurait celui des vagues. Formes, couleurs, tout accentuait la ressemblance. Et jusqu'à ces grands souffles d'air du vent d’Autan qui, salés parfois, apportaient le parfum de la Méditérranée...
- Je m'en irai comme je suis venu, murmura le berger, et s'il plaît à Dieu, au printemps prochain, je reviendrai.
Il approche de ses lèvres deux doigts de sa main, jeta dans le silence un sifflement aigu auquel répondit une voix fraîche.
-  Je suis là !
- Surveille bien pendant que je vais voir Goma, rapport à la jument tombée.
- Ca va.

C'était un aide d'une quinzaine d'années, d'une si chétive intelligence qu'il n'avait pu apprendre à lire malgré les efforts de l'instituteur. Mais il possédait le sens des choses de la terre et il aimait le troupeau. Sans lui, Jèpe n'eut pas accepté de continuer sa tâche à soixante-douze ans !

Il regarda l'heure au soleil encore assez bas à l’orient, observa quelques instants ses moutons qui, tout détendus par leur nuit à la belle étoile, paissaient bien sagement, tournés vers le même point de l'horizon, leurs ombres allongées vers l'occident, comme les ardoises d'un même toit. Puis il se dirigea vers le troupeau de mules et de juments confié a son ami Goma.
- Ohé! cria-t-il dès qu'il l’aperçut, debout, les deux mains appuyées sur son long bâton.
Ils s’abordèrent et se saluèrent sans mots inutiles. En quelques phrases ponctuées de longs silences chacun d’eux raconta les menus incidents survenus autour du troupeau.



- Mais la jument tombée ? Tu ne m'en dis rien ? fit Jèpe surpris.
L'autre haussa les épaules.
- Qu'est-ce que je te dirai ? Ça me fait de la peine et voilà.
- Il n’y a rien à faire ?
- Rien. Son propriétaire est venu. Il a bien compris que pour remonter la bête il faudrait dépenser plus qu’elle ne vaut... C'était la plus belle du troupeau et la plus douce ! soupira le vieux berger. Un jour, je dormais sur ma cape, quand j'ai senti quelque chose de chaud sur ma main : c'était Mourillo qui cherchait du sel... Elle avait confiance.

- Et maintenant ?
- Une patte brisée. A part ça, elle va et elle mange l'herbe, des fois un peu de pain que je lui jette... Tu peux aller la voir. Moi, je n'irai plus maintenant puisqu'on va partir...
Sans répondre, Jèpe se dirigea vers le Trou de la Mandre. Un immense entonnoir produit sans doute par l’éboulement d'une voûte rocheuse surmontant une grotte. Les parois presque à pic se montraient hérissées de roches entre lesquelles pointaient des arbres rabougris. Au rond, une source s’épandait avant de se perdre et emprisonnait un lambeau d'azur vert dans son eau très pure.
L'œil aigu de Jèpe eut tôt fait de distinguer la jument couchée au bord du lac minuscule. Elle ne paraissait pas souffrir et paissait lentement. A l'appel du berger, elle leva sa longue tête lustrée et, poussant un doux hennissement, elle tenta de se soulever sur ses pattes malades.



- Ces bêtes-là, c'est comme les hommes, grommela Jèpe. Elle veut venir et elle ne comprend pas qu'on la laisse là... Mais comment la remonter ? Impossible. Je préfère m'en aller…

Quelques jours passèrent, tantôt ensoleillés, tantôt neigeux, tout embaumés de silence et de paix. Certains matins le troupeau paissait difficilement l'herbe craquante de gelée blanche. Des hommes qui passaient la montagne depuis la frontière Espagnole signalaient la présence d'un ours affamé de carnage ! Au cours de la nuit, des paniques agitaient le troupeau et on le voyait sous la lune se dresser et onduler comme des vagues. Le berger, son aide et les chiens avaient bien du mal à le rassurer. Ils ne dormaient plus guère et c'est avec soulagement que Jèpe et Goma reçurent l'ordre de redescendre.
Pas à la même heure, bien sûr, à cause de l’embouteillage de la descente vers le Pla de l’Isard . Mais l'un à l'aube, l'autre vers les huit heures. La veille du grand jour, Jèpe décida de revoir Goma au sujet de Mourillo. Perdre une bête de ce prix et la laisser mourir lentement mangée par les corbeaux, quelle misère !
- Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? gronde Goma. De la peine, j'en ai plus que toi. Aussi, je n'ai plus vu la bête depuis plusieurs jours. Tout ce que je sais, c'est qu’elle vit toujours parce qu'il n'y a pas encore de corbeaux au-dessus du Trou... Mais ça ne tardera pas.



Sans insister, Jèpe s'éloigna. Le pla de Soulcem était, ce matin-la, blanc comme un beau marbre. Deux ombres noires, qui montaient à pas lents, attirèrent l'attention du berger. Il s’immobilisa, observa et murmura :
- On dirait des chasseurs... Ils doivent chercher l'ours...
  Il attendit un instant, revint vers Goma, hésite, reprit sa marche.
- Ohé! Vois ! Des chasseurs qui montent... Si je leur parlais ?
- Si tu veux, rit le vieux qui avait compris.
Alors. Jèpe s'en alla à longues enjambées et ne s’arrêta que quand il fut à portée de la voix des deux hommes.
- Vous cherchez du gros gibier ? Vous en trouverez au fond du Trou de la Mandre...
- Entendu ! répliquèrent les chasseurs réjouis.
Quelque bête avait dû tomber dans le ravin et, blessée, n’en pouvait remonter. Serait-ce l'ours signalé ?

Lentement, Jèpe revint vers Goma qui, impassible en apparence, l’attendait. 
- Voilà… dit simplement le vieux. C'est fait. Ils s’en vont vers le Trou...
Ayant dit, il se détourna et, tout près de l'autre attendit... Comme lui, il fit semblant de s'intéresser à la manœuvre des chiens qui aux confins du troupeau, ramenaient des bêtes récalcitrantes. Soudain deux coups de feu, puis deux autres éclatèrent. Il y eut un silence, puis Jèpe déclara d'une voix un peu rauque :
- C'est fait. Il valait mieux, je pense…
- Peut-être que oui... Mais ça nous fait peine parce que nous sommes des vieux... Les vieux, ils devraient toujours avoir pitié !
- C’est parce qu'on avait pitié qu'on a fait marché les chasseurs. 
- Oui… On ne sait pas. C'est toi qui a eu l'idée tout de même !

Sans répondre, Jèpe prit le chemin du retour. Il allai à grandes enjambées, sa cape gonflée par le vent comme une grande aile rousse. Il allait vite, vite, pour que le chasseurs ne viennent pas lui raconter la chose sans nom.


A gauche, le Montcalm était survolé par un vol de Grues cendrées, l’hiver arrivait en Ariège, et comme le dit un proverbe Occitan: « lorsque les Grues quittent la France, il est temps de jeter le blé à l’espérance. »

samedi 23 juillet 2016

- Mai 1866, Grand Concours Viticole de Foix.


CONCOURS RÉGIONAUX.
Foix, le 7 mai 1866.

Les départements qui composent la région produisent tous des vins en assez grande abondance. Je citerai Tarn-et-Garonne, le Gers, la Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, les Landes et les Basses-Pyrénées. Les Hautes-Pyrénées et l’Ariège occupent le dernier rang.

Quelques départements de la région cherchent à s’organiser et à s’affranchir des intermédiaires qui enlèvent aux vignerons le plus clair de leurs revenus. Je citerai entre autres Lot-et-Garonne, qui sous l’habile direction de son préfet, M. Féart , vient d'établir un marché permanent aux vins.



M. Féart donne gratuitement les caves de la préfecture; les producteurs y expédient leurs échantillons. Un préposé les fait goûter au public, et lorsqu'ils sont agréés, il adresse la demande au vigneron qui les expédie directement à l’acheteur. Ce service est rémunéré au moyen d'un droit de commission.
Ce système fort simple est bien préférable à celui établi à Beaune. Là le vigneron porte fini-même ses échantillons au marché et traite directement avec l’acheteur. Or, Comme cet acheteur est presque toujours un négociant qui connait les besoins du vendeur, il en abuse pour obtenir le vin aux meilleures conditions possibles. A Agen, au contraire, l'acheteur n'est jamais en rapport avec le vigneron. Il ne connaît pas ses besoins et ne peut pas profiter de sa détresse. Il n’a devant lui que des échantillons et un préposé qui reste neutre et se borne à transmettre les ordres qu’il reçoit. Je le répète, ce système, sans nuire a l’acheteur, protège les intérêts du vigneron, trop souvent méconnus avec le mécanisme commercial actuel. A tous les points de vue il est donc préférable.

Bien que la région produise beaucoup de vins, le concours de Foix n'en compte qu’un petit nombre d'échantillons. C'est le département de l’Ariège qui en expose le plus. ll est représenté par neuf concurrents, qui exhibent 3 échantillons. Je dois à l’obligeance de M. Chambellant, commissaire-général, d'avoir pu déguster ces produits fort peu connus du restant de la France. Vous me permettrez donc de leur consacrer cet article.

Les détails dans lesquels je vais en entrer m'ont été fournis par M. de Bermond, viticulteur émérite, et par M. Laurens, président de la société d'agriculture de Foix.



L’Ariège commence vers les derniers contreforts des Pyrénées et se prolonge jusqu’à leur sommet, sur les limites de l’Espagne.
L'exposition du versant français est au nord.
Dans la zone de la vigne, les plantations se trouvent généralement  tournées vers le couchant ; le sol de la partie basse se compose d’alluvions avec un sous-sol de galets, de marne ou d’argile; dans la partie haute, le sol est calcaire plus ou moins mélangé de silice et d'argile avec un sous-sol de roche calcaire ou de dépôts marneux.

Les vins produits par les terres calcaires à sous-sol de roche sont légers et délicats , ils se font très vite et supportent bien le voyage. Au contraire, ceux provenant des terrains d’alluvions, à sous-sol argile-marneux, se font lentement; ils ont une couleur foncée et résistent beaucoup moins aux fatigues des voyages. On attribue généralement ces défauts aux cépages du pays qui laissent beaucoup a désirer.

C'est l’arrondissement de Pamiers qui donne le meilleur vin. Ceux des cantons du Mas-d’Asil, de Fossat, de Lezat et de Saverdun occupent la tête. Le canton de Varilhes produit en abondance des vins communs. Il en est de même des cantons de Pamiers et de Mirepoix.

L’arrondissement de Saint-Girons, situé dans la partie montagneuse, ne possède que très peu de  vignes. L’arrondissement de Foix vient après  celui de Pamiers. Les plantations s’étagent sur les coteaux que des murs de soutènement divisent en terrasses. Ces vignes tantôt basses, tantôt palissées, sont d’un effet très pittoresque. Le rendement n’est point considérable et varie entre 35 et 50 hectolitres par hectare suivant la fertilité du terrain et la fécondité des cépages.

Les vieilles vignes se composent de négrette, que M. Laurens pense être une variété du pinot, de l’auxerrois ou bouchalès, qui me paraît être le même que la négrette, de la blanquette ou mazac, de la merille, du mourastel, du durozé, du mourat, du piquepont, du grenache, etc. Tous ces plants sont tardifs. Au printemps ils redoutent la gelée, à l'automne, ils mûrissent mal; et comme les vignes sont mélangées, et que chaque cépage mûrit ses fruits à des époques différentes, il en résulte que, à côté de raisins, très doux, il y en a d'autres encore verts, ce qui donne au vin une certaine rudesse.
Pour remédier à cet état de choses, des propriétaires intelligents ont introduit dans des plants du Bordelais et de Bourgogne. Ces importations remontent à 1830.



Les cépages du Bordelais sont dus à M. Duroy de Varilhes, et les cépages de Bourgogne à M. de Bermond, de Saint-Paul, en Sarrat. A Saverdun, les vignes de M. Laurens se composent de la négrette, du lot, du bouchatel, du masbek, de Bordeaux, du mourastel, de l’Hérault, du mourveb ou petit gamay de Bourgogne. Les cépages blancs comprennent le mosac, le Sémillon, le cabernet-sauvignon, qui donnent les vins de Graves et de Sauternes, et la petite sira de l’Hermitage, un des premiers crûs de la côte du Rhône. Les vignes furent d’abord mélangées.

Aujourd’hui, M.Laurens plante chaque cépage à part. Cette disposition sauternes lui semble préférable.
Les cépages du Bordelais, introduits par M. Duroy, ne se sont pas étendus aussi rapidement que ceux de Bourgogne. M. de Bermont les a propagés avec la ferveur d’un apôtre, il eut à lutter contre les préjugés et la routine. Pour les vaincre, les jours de marché, il fessait goûter son vin aux vignerons; il leur distribuait gratuitement des crossettes, et leur enseignait le mode de cuvage usité en Bourgogne, le seul qu'il employait.

En 1842, M. Lafont, pharmacien à Tarascon-sur-Ariège planta un millier de crossettes de pinot et de petit gamay. Le premier essai fut bientôt suivi par MM. Dumas frères de Pésant. A Foix, MM. Bernadais et le capitaine Rousse imitèrent cet exemple. Vinrent ensuite MM. Pommier frères, propriétaires de l’Ariégeois et M. Luppé, dont les produits ont   mérité une médaille au dernier concours régional de Toulouse.

Depuis 1862, époque à laquelle le docteur Jules Guyot a visité l’Ariège, les plantations de cépages fins ne se ralentissent point, c’est qu’en effet les vins qu'ils donnent sont bien préférables à ceux fabriqués avec les vieux cépages, ne titrant que 7 degrés d’alcool; au contraire ceux qui proviennent du pinot et du petit-gamay, titrent de 10 à 11 degrés. Les produits des vieilles vignes, faits avec des raisins égrappés, manquent généralement de tannin ; cuvés trop longtemps ils perdent‘ une partie de leur force, ils sont sujets à se piquer; ils supportent difficilement le transport et ne se gardent pas toujours d’une année à l'autre.

Ceux qui sont faits avec des plants fins supportent le transport et sont de garde parce qu'on les cuve d'après les méthodes du Bordelais et de la Bourgogne et qu’on leur donne tous les soins après le décuvage.
Les vignerons routiniers s'en tiennent aux anciennes méthodes qui sont barbares. La cuvaison dure au moins un mois. Pendant cette longue période, le chapeau s'échauffe et devient acide; il faut alors le retirer de la cuve sous peine de voir le vin s’aigrir; avec de tels procédés, on ne peut pas faire de bons vins.



Les succès obtenus par les novateurs ont porté les derniers coups à la routine. Déjà les praticiens les plus entêtés songent à réformer leurs vignes et à substituer des cépages fins aux anciens cépages. Ils arrachent leurs vieilles vignes ce qui est très dispendieux et les prive de quatre ou cinq récoltes. La greffe me paraît un moyen plus simple, plus rapide, plus économique pour arriver à cette transformation. Je la conseille donc, et je soutiens que les cépages fins greffés sur vieilles souches seront plus rustiques, plus féconde , que ceux plantés directement. C'est une expérience que l'on peut faire, et l'on verra que je reste dans le vrai.

Les vignes; se cultivent de trois manières dans l’Ariège. Les unes sont basses et se gouvernent comme dans le Languedoc. Les autres sont palissées en lignes avec branche à fruit et branche de remplacement, comme dans une partie du Bordelais , à l’exception toutefois que la branche à fruit, au lieu d'être courbée, s'étale et suit une ligne parallèle à l'horizon. Enfin, on cultive aussi en hautains, comme dans l’Isère. Mais on renonce à prendre des arbres pour supports et on les remplace par des poteaux en bois carbonisé tels qu'on en rencontre dans Saône-et-Loire et dans l’Ain. Les hautains se trouvent dans la partie basse du département, les vignes palissées dans la zone intermédiaire et les vignes basses dans la partie haute. 

Les vins faits avec les anciens cépages sont raides; ils manquent d'esprit et de tannin. Il n'en figurait à l'exposition que quelques échantillons assez médiocres . Cependant je dois citer celui de M. Pomiés, fait d'après la méthode bourguignonne: cet échantillon est très bien conditionné et promet un vin ordinaire très agréable. Je remarque encore les échantillons de MM. Comfans, Deramont, Dumas, Fauré et Vigarosy.
Ces derniers ont un petit goût de terroir que je retrouve dans d’autres encore.

Les vins faits avec des cépages fins, mélangés des cépages du pays, ont un certain mérite. Ces sortes rappellent les passe tous grains de la Côte-d’Or, composés de trois quarts de gros gamay et de un quart de pinot. Je les trouve un peu moins acides.
M. de Bermond expose un mélange de petit gamay et de pinot qui est franc et délicat, mais qui est encore un peu sucré; M. Deramond du vin fait avec les mêmes cépages qui a le même défaut. Les mélanges de M. Fauré sont remarquables. Ils ont le bouquet du bourgogne. J'en dirai autant du bourgogne de M. Pomiés. L'ensemble de cette exposition est satisfaisant, il me fait bien augurer de l'avenir des vins de l’Ariège.

Au reste, ce département ne suffit pas à la consommation. Les produits de l'arrondissement de Pamiers s'exportent dans la montagne. Les importations de l’Aude et des Pyrénées-Orientales viennent combler le déficit.
A Saverdun, M. Laurens vend son vin rouge l0 fr l’hectolitre et son vin blanc 15 francs.
A Saint-Paul de Sarrat, près de Foix, M. de Bermond vend son vin commun 12 fr; à mesure que l'on s'élève dans la montagne les prix augmentent.



Tel est en résumé l’aspect des vignobles de l’Ariège, tels sont ses produits. Les réformes que l’on est en train de faire subir aux vieilles vignes doivent encore améliorer ces vins. Les consommateurs de la localité en profiteront à peu près seuls, car il n’est pas présumer que ce département devienne jamais exportateur; il est même pour moi douteux qu’il puisse un jour se suffire.

Jacques Valserres.
Le Constitutionnel
Mercredi 16 mai 1866

Une autre histoire sur mon blog, le vin nouveau de la Guinguette


Valorisation des variétés de vigne minoritaires du piémont pyrénéen.

Le très officiel Institut français de la Vigne et du Vin (IFV) lance un avis de recherche à l’échelle de toutes les Pyrénées, afin d’identifier, de sauvegarder voire même de valoriser des cépages oubliés, anciens ou rares.

Vous connaissez une ancienne parcelle de vigne ?
Vous avez observé des pieds de vigne isolés lors d’une promenade en forêt ?
Vous possédez une vieille treille sur la façade de votre maison ou des pieds de vigne âgés de plus de 30 ans dans votre jardin ?

N’hésitez pas à le signaler car il pourrait s’agir de variétés rares en voie de disparition !

Site internet à contacter:Les vins de Cailloup.














jeudi 21 juillet 2016

- Le 21 septembre 1943, jour de la foire de Saint-Matthieu à Vicdessos.


Entreprendre une causerie avec lui n’était pas chose aisée. Depuis tous ces événements qui ont placé une croix, puis deux, puis tant de croix sur ses épaules, il s'était renfermé dans en hargne qui atteignait au chef-d'œuvre.

Je ne reconnaissais pas le père Dedieu. Il me faisait penser à une tortue apprivoisée que j’abandonnai un jour dans le jardin et qui à mon retour, quelques mois plus tard, loin d'accepter le pain que je lui tendais, fuyait mon approche : immobilisée, elle rentrait  dans sa carapace dont aucune friandise ne pouvait la décider à sortir.
J’imaginais qu'elle avait fait de mauvaises rencontres : chiens joueurs, enfants cruels  sans le savoir, et que, depuis ces épreuves, elle boudait les humains.

Ainsi du père Dedieu. L’épreuve lui donne un masque de dureté. Son visage, mangé de barbe, loin de se montrer pathétique et plus doux dans la légère buée des larmes retenues, semble parfois méchant.
Ils sont nombreux, de nos jours les gens qui souffrent de cette façon-là, et la rue est moins bonne au regard que les champs et les bois où le printemps danse et rit comme s’il ne s'était rien passé par le monde, où les rossignols ont retrouvé les trilles du dernier avril, où les nids s’arrondissent, où les terriers se creusent comme si la grande Voix du Paradis terrestre résonnait toujours, plus haut que la tempête : « Croisses et multipliez !» 


Sentier vers Orus.

Toutefois, ce dernier havre doit être protégé : quand toutes les forêts seront coupées et tous les troupeaux dispersés, sur quel giron ira pleurer la Nature blessée ? Quand les brebis du père Dedieu, les dernières de ce village d’Orus, seront vendues, les lavandes que piétinaient leur petits sabots laineux n’exhaleront plus leur forte odeur camphrée, et, à la tombée du jour, quand il fait rose et tendre dans les sous-bois, je ne verrai plus s’égrener le troupeau blanc...
La laine manquera ! la petite filature assise sur le ruisseau de Vicdessos au bas de la vallée, et le gros drap paysan désertera ce pays... Il faut parler au père Dedieu. 

C’est demain 21 septembre, jour de foire de la Saint Matthieu à Vicdessos, et sa pose accablée ne me dit rien qui vaille, car il aime son troupeau avec passion. Etait-il possible qu'il voulût s'en défaire ?
- Père Dedieu , est-il vrai que demain vous allez vendre vos moutons ? demandai-je.
Depuis de longs instants, il m'a vue approcher du fond du plateau sur la Font de Saby où il surveille son troupeau, mais il a simulé une rêverie si profonde qu'il en remonte lentement comme d'un puits...




-  Plait-il ? fait-il enfin sans saluer.
Je répète ma question et, toute prête, la réponse jaillit :
- Et qui le gardera maintenant, mon troupeau ? Le gendre est prisonnier en Allemagne et la fille ma cadette, une têtue comme sa mère, qui va se marier avec un Monsieur des PTT de Foix ! Il faut que je reprenne le gros travail comme un jeune, à soixante-huit ans bien sonnée ! Alors, qui gardera le troupeau ? Faut le vendre, voilà tout.
« marra ! », crie-t’il au bélier qui fonce cornes baissées sur le chien occupé à ramener une brebis dans le droit chemin. Le « marra » obéit, mais le vieux saisit cette occasion pour me quitter, et je le vois prendre à longues et lentes enjambées le sentier du retour vers Orus.

Il a de la peine, c'est sûr. Au fond, qui a-t-y aimé comme s'on troupeau ? Ce n’est pas sa femme, la plaintive Maria, à qui il ne parle qu'en grondant, ni ses deux filles, à qui il n’a jamais pardonné de ne pas être de solides gars qui auraient fait marcher le bien pendant que lui, le père, il se serait livré à son unique passion : l'élevage des moutons. 


La vallée de Vicdessos

Mais un jour, le père Dedieu s’anima : un jeune ménage de cultivateurs, installé depuis peu sur la commune, acheta un petit troupeau. Oh ! bien petit ! Histoire, parait-il, d'occuper la gamine Emily qui, à dix ans, se montre incapable de toute culture. Une sorte d'innocente. Mais pour garder les bêtes, il n'y a pas meilleur ! affirme sa mère.

… Un matin, une dizaine de toisons laineuses s’égrenèrent le long du sentier qui accède au plateau de la Font de Saby. 
Sidéré, le père Dedieu arrêta le sillon commencé. Sa femme, à qui il n’adressait plus la parole depuis des mois, comme si elle eût été responsable de tous les malheurs publics et de ses malheurs personnels, fut assaillie de questions aux quelles elle répondit avec empressement.
- C’est pas raisonnable d'envoyer là-haut cette petite, bougonna le vieux, elle ne sait pas les bons endroits. Faudra que j'y aille voir.

Il y alla voir le jour même. A l'heure de la sieste, sous le soleil déjà piquant, il monta, monta, avec des jambes de vingt ans. C’est qu'il venait de retrouver l'objet de sa passion : le troupeau docile épars entre les genévriers.
Rouler une cigarette auprès de l’innocente Emily en lui apprenant son métier de bergère le reposait de sa grande fatigue de laboureur.
Mais, à la vérité, il savait maintenant qu’il ne pouvait plus se passer de cette solitude sauvage, des grands vents parfumés qui la hersent sans repos et de la compagnie des bêtes, plus douce que celle des hommes.
On dirait que le troupeau est à toi ! grommelait Maria sa femme qui, le sachant près de ses intérêts, ne comprenait pas ce dévouement soudain à ceux d'autrui...

Fond du Saby au dessus d'Orus

Or, le hasard, né malin, voulut que le vieux berger fût frappé par la foudre, un jour qu’il était monté en toute hâte pour aider Emily à rassembler le troupeau : il craignait que quelques agneaux nouveau-nés se perdissent et il mourut pour les sauver. Les gens du village n'y comprirent rien, car la vérité n'était que d'ordre psychologique : au fond, rien ne nous change : dans les pires malheurs, nous gardons toutes nos lubies.

Ainsi ce berger passionné, qui aimait le troupeau plus que sa famille, peut-être à cause de la sauvage poésie qui exaltait son âme obscure, obtint du destin la mort d’un saint de vitrail : en pressant deux agneaux sur son vieux coeur…

Isabelle  SANDY


mercredi 20 juillet 2016

- Je n'ai peur que d’une chose : c'est que l'orage vienne avant que les blés soient tous rentrés !


Grand-père, grand-père, qu'est-ce que vous faites ?
Il répondit en son dialecte qui était vieux comme ce vieux pays, vieux et noble comme la langue de Mistral; il répondit :
- Hé! Migotte ! Je regarde si la terre a fleuri...

Il pianotait des dix doigts comme s’il eut égrené des arpèges sur la mousse fraiche et poreuse à la manière des éponges. Des herbes en jaillissaient, courtes, mordues par le vent des cimes.
- Tiens ! en voilà un !
- Moi ! Moi ! Je veux le cueillir !
Il sourit en silence, la laissa faire : elle écarte la mousse, découvrit le  champignon en forme d'œuf rosé, l’enleva, le flaira :
- Ça sent bien bon !
- Autant que les fleurs et c’est meilleur en omelette !




C'était un vieux paysan Ariégeois sec et droit, rude et juste, avec, disaient les savants, du sang arabe sous sa peau brune. Depuis des siècles attachée à la rétive terre de ce pays Occitan, la famille y était respectée. Mais pourquoi les fils étaient-ils tous partis à la ville pour devenir des messieurs ?

- Ils étaient tous trop intelligents pour rester laboureurs, concédait mélancoliquement le vieux.
Et cependant il savait bien, lui, par expérience, que la terre ne se donne qu'au travail intelligent.
On lui confiait parfois, ainsi qu'à sa bonne femme, la petite Lise, la plus jeune des enfants de ses fils, la Migotte maigre et dégourdie comme « uno sinsollo » (un lézard) et qui réalisait le prodige de comprendre à merveille une langue que personne ne lui avait apprise :
« Voyons ! le patois, ça n'est pas distingué ! »
- Grand-père, grand-père, qu'est-ce qu’on va faire dans les rochers ?

- On va en chercher d'autres et des gros !
Malgré le poids et l’ankylose des ans, il allait d'un bon pas et la petite laissait sur les rochers pointus la corde de ses espadrilles. Des masses calcaires d'un pâle argent piquées de rares buissons les entouraient,  cachant la vallée tout en bas, et ne laissant voir que le ciel immense en turquoise morte. Des vasques naturelles, emplies par la dernière pluie, en reflétaient des fragments au fond desquels la petite retrouvait son ovale clair et ses longs yeux.




Soudain à pleins bras le grand-père saisit un buis haut et large, il  souleva ses rameaux et appela l'enfant :
- Ici, c'est toute la famille ! Viens vite !
Des champignons serrés, serrés, de toutes tailles, croissaient dans l'ombre fraîche du buis.
Une odeur forte et saine montait de la terre de bruyère suintante d’humus et des cryptogrammes qui venaient de l’entrouvrir. Le long de leurs toiles déchirées, les araignées couraient en tous sens, éperdues.
Sur le soir, la cueillette était si abondante que le tablier de la Migotte demanda grâce.

Il y en a tant qu'on en fera sécher ! affirma-t-elle, très fière de montrer sa science ménagère.

Mais le grand-père venait de s'effondrer sur l'herbe et ne répondit pas. Comme Jacob, il avait appuyé sa tête de patriarche sur une pierre et il semblait dormir. Autour d'eux, le troupeau paissait bien sagement sous la garde du chien accroupi, l'œil aux, aguets, sur un promontoire rocheux d'où il surveillait l'immense plateau. La paix du soir le rendait silencieux et ont n'entendait que la clochette du « mara » (bélier) qui, insensiblement, entraînait le troupeau vers le sentier du retour.




Déjà la nuit voletait dans les combes, prudemment, lourdement comme un hibou qui prend son vol. En se penchant un peu, la petite distinguait la fumée des toits bleus du village de Montaillou, et, dans la cour des fermes, le va-et-vient des chars gonflés, des premières moissons. Elle s’inquiéta soudain et se pencha vers le vieillard :
- Grand-père, éveillez-vous ! Le troupeau veut rentrer...
Il répondit d'une voix confuse : 
-Oui… Je... Je ne sais pas ce que j'ai eu !
Ma tête tournait... Le soleil peut- être… Tu as eu peur, ma Migotte ?
Elle mentit comme une femme aimante :
- Oh ! non, grand-père ! Je voyais bien que vous dormiez !
- Ce sommeil-là... grommela-t-il, en passant la main sur son front, mais c'est passé !
- En route, mauvaise troupe !
Rassérénée, la petite dansait sur les lavandes, son tablier rouge serré autour de la récolte odorante. Sa grande et confuse peur n'était plus même un souvenir, mais elle remarqua que le grand-père s'en allait en avant comme le jour qu'il avait rapporté une brebis blessée sur ses épaules...
L’innocente se prit à rire :
- Grand-père, vous marchez comme la Jeanne du Rieutort qu'on dit qu'elle mangera bientôt les salades sans se baisser !
- La Jeanne du Rieutort a vu aussi passer La mort ! répondit-il d'une voix sourde.
- Oh ! grand-père ! est-ce que vous avez eu peur ? demanda l'enfant saisie.



Il se redresse, récupéra sa haute taille de laboureur, inspecta le ciel rouge et déclara :
- Je n'ai peur que d’une chose : c'est que l'orage vienne avant que les blés soient tous rentrés ! 

Et le pas raffermi, indifférent à son destin, mais inquiet de celui de la terre, il descendit rapidement vers la ferme afin de donner ses ordres pour le lendemain...

Isabelle  SANDY