vendredi 10 juin 2016

- Village de Vals, une nuit d'hiver 1921...


Une nuit d'hiver, il y a bien longtemps, Justine cheminait « traquet-traquet » par la rues des Cantousses à Vals ; c'était sombre comme dans une gueule de loup. Elle avait peur de trébucher sur une pierre, elle allait lentement. Elle venait de passer la veillée chez les Granjous.

Oh ! elle n'y était pas allée pour se croiser les mains : ces pauvres gens avaient tous l'influenza qui les avait tellement affaiblis que, quand ils voulaient se lever et faire quelques pas dans la chambre, ils avaient du mal à marcher.

J. d'Auriol, Vals en 1860.

Aussi, avant qu'elle ait rangé la maison, placé les cataplasmes de farine de lin et fait la tisane de bourrache, les aiguilles avaient tourné sur le cadran de la pendule.

Et maintenant, c'était une heure bien indue pour se promener dehors, elle avait peur de se trouver nez à nez avec le "Carre". Elle n'avait pas plus tôt pensé cela que le deuxième coup de minuit tinta à la haute tourdu Rahus et qu'elle entendit tout d'un coup, là-haut, du côté du couchant du cimetière, un bruit de branches écartées et de battements d’ailes.

Alors « à jambes aidez-moi », Justine épouvantée s’enfuit vers sa maison. Elle eut tout juste le temps de fermer et de verrouiller la porte. Le Carre était descendu par le sentier du Cagarot, il était passé derrière la maison de Pascali, puis par la place de la commune et, maintenant, il était devant sa porte.

Ses jambes ne pouvaient plus la soutenir. Justine s’assit sur la chaise basse, le coeur battant a tout rompre sous son corsage de pilou gris. Maintenant, le Carre était passé sous l’orme et montait au Rahus et au cimetière en passant devant la maison des Cuisiniers. Au bout d'un moment, elle n'entendit plus rien. Un peu apaisée, elle alluma les lampes et monta à la chambre.

Gustou son mari se réveilla : 

« Pauvre femme, tu es bien en retard. J'ai « fait » un fameux sommeil depuis que tu es partie. »

« Ne m'en parle pas, j'ai eu tellement de travail chez ces pauvres Granjous que, d'un peu plus, le Carre me trouvait sur le chemin. Il vient de passer. »


« Je parie, dit Gustou, que Ramel, le boeuf blanc du château y sera allé, il ne manque pas une de ces processions. Demain quand Poulitou lui mettra le joug, il s'apercevra qu’il a de grosses gouttes de cire sur les cornes. Et dire que c'est une bête si vaillante et si forte : ils ne peuvent pas le vendre, ce serait bien dommage. Et, pourtant, cette bête dans l'étable est quelque chose de mystérieux qui les trouble beaucoup. »

Contes du pays de VALS.
Yvonne Fabre-Raynaud

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