vendredi 17 juin 2016

- Terribles inondations de 1875 en Languedoc, l'Ariège.


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Incidence de l’Ariège sur les inondations 
du bassin de la Garonne

4- L’Ariège.

Les rivières que reçoit la Garonne sur sa rive droite, dans la partie supérieure de son cours et qui méritent d’être citées, sont au nombre de trois : l’Ariège, l’Arize et le Salat. La première est celle qui fixe le plus l’attention, tant par l’étendue de son cours, qui est de 140 kilomètres, que par l’importance de la vallée qu’elle arrose et des petites villes qu’elle traverse. 
On peut aujourd’hui la remonter presque jusqu’à sa source, grâce à la route carrossable qui, depuis quelques années, relie la vallée de l’Ariège au val d’Andorre. Le gave côtoie cette route depuis le pied de l’escarpement où il a pris naissance jusqu’à la gare de Foix.



 Ax est la première ville qu’il rencontre sur son passage. On trouve là des eaux sulfureuses qui, comme celles de Carcanières, peuvent le disputer à Luchon et à Cauterets pour la variété, l’abondance et la température des sources. 
Certaines traditions semblent indiquer que ces thermes existaient déjà lorsque Louis le Débonnaire remonta cette vallée à la tête d’une armée franque pour aller attaquer les Sarrasins en Espagne, par le val d’Andorre, qu’il constitua ensuite en république indépendante, voulant remercier les habitants des services qu’il en avait reçus pendant l’expédition. 
Les étrangers qui visitent Ax pour la première fois sont surpris des habitudes qu’ils y rencontrent et qui sont toutes nouvelles pour eux. Nombre d’habitants font pour ainsi dire leur ménage en plein air. Au centre de la ville se trouve une fontaine d’une température assez élevée. 



Presqu’à toute heure de la journée, on y voit des femmes faisant les préparatifs de cuisine qui exigent l’emploi d’eau chaude. D’autres fois ce sont les bouchers occupés à racler les peaux des bêtes qu’ils viennent d’abattre. A quelques pas plus loin sont des ménagères accroupies autour d’une vaste piscine pour laver le linge. Lorsqu’une famille d’ouvriers, rentrant du travail, n’a pas le temps de préparer le repas, une des filles de la maison met quelques tranches de pain dans une terrine, les arrose d’un peu d’huile et les porte à la fontaine voisine ; voilà la soupe faite. Les boulangers se servent des mêmes sources pour pétrir leur pain, — économie de temps et de combustible. 
Ce pain est excellent, et la plupart des étrangers n’en ressentent aucun mauvais effet ; mais certains tempéraments plus délicats éprouvent au bout de quelques jours un malaise dû à la présence des sels sulfurés qui entrent dans la composition de l’eau minérale, et se voient forcés de quitter Ax en répétant l’axiome séculaire du pays, « que les eaux sont trop fortes. »



Bien que fortement grossis par les pluies du 22 juin, les gaves qui traversent Ax ne produisirent que des désordres sans grande importance. Ce fut plus sérieux à Ussat, autre station thermale située à quelques kilomètres plus bas dans un petit vallon traversé par l’Ariège. 
La rivière, sortant de son lit, emporta le pont et inonda l’ancien établissement thermal, ainsi que le rez-de-chaussée de presque tous les hôtels. Un peu plus loin, elle augmenta encore de volume par l’adjonction des eaux de la vallée de Vicdessos, vallée célèbre par les mines du Rancié, qui alimentent de fer les populations du midi depuis les temps les plus reculés de l’époque gauloise. Heureusement la rivière de Vicdessos n’avait pas grossi outre mesure, car le froid survenu dans ces montagnes avait changé la pluie en neige, et les habitants de Foix sont persuadés que c’est à cette circonstance qu’ils doivent d’avoir échappé à l’inondation. 



Avant de quitter la, région des montagnes, l’Ariège reçoit un nouvel, affluent, l’Arget. En temps ordinaire, ce n’est qu’un gave sans importance ; cette fois c’était un torrent des plus impétueux qui roulait au fond de la vallée toutes les pluies tombées depuis deux jours sur les montagnes de la Barguillaire, entraînant les usines qu’il rencontrait sur sa route et charriant des blocs énormes qui résonnaient comme un tonnerre lointain. Les deux torrents se réunissent à Foix à l’extrémité de la ville, après avoir baigné les pieds de l’énorme rocher sur lequel s’élève l’antique donjon de Gaston Phœbus. 



Les maisons qui se trouvent sur le passage de l’Ariège tinrent bon malgré la violence du courant et la masse des eaux ; mais il n’en fut pas de même du côté de l’Arget. Toutes les habitations ou les usines qui en bordent les rives subirent de grands dégâts. L’établissement thermal du rocher de Foix, que l’on rencontrait avant l’inondation sur les bords du gave, au pied du rocher, — car il n’est pas de localité dans ce pays de montagnes qui ne possède sa source minérale, — fut fortement entamé, et la fontaine disparut ; la magnifique promenade d’acacias et la buvette ne sont plus aujourd’hui qu’un souvenir. Dès la matinée du 23, les habitants étaient plongés dans une consternation indescriptible ; la circulation du pont avait été interdite. Les épaves de toute sorte que la violence du courant lançait contre les arches justifiaient cette mesure. Cependant là encore on n’eut que des désastres matériels à déplorer.



En quittant Foix, la rivière entre dans la plaine. Grossie par les torrents qu’elle venait de recevoir, ses dévastations allaient devenir plus considérables. A Pamiers, une partie de la ville fut inondée. La rive droite eut particulièrement à souffrir ; les eaux y charrièrent d’immenses dépôts de gravier. Plusieurs constructions avaient été emportées. Les mêmes dégâts se produisirent dans toutes les villes placées sur le parcours de la rivière. A Pinsaguel, petite localité située près du point de jonction de la Garonne et de l’Ariège, les désastres prirent des proportions effrayantes : le village entier disparut, et une population de 400 âmes se trouva sans asile ; 110 maisons furent détruites, il ne resta debout que l’église, huit femmes qui s’y étaient réfugiées attendirent dans des angoisses mortelles que la baisse des eaux permît qu’on vînt les délivrer. 



Néanmoins les habitants purent se sauver, grâce à leurs barques et au dévouement de quelques hommes courageux. Même scène de désolation à Auterive, placé un peu en amont. Le faubourg de la Madeleine, qui formait la partie basse de la ville, fut presque entièrement détruit : 113 maisons s’effondrèrent sous la violence du courant. Deux causes avaient amené cette épouvantable dévastation : l’arrivée de deux nouveaux affluents, à quelques kilomètres au-dessus de l’embouchure, ainsi que la vitesse des eaux de la Garonne, qui, refoulant celles de l’Ariège, avaient forcé ces dernières à se répandre dans la plaine.

A venir: 
- La catastrophe de Verdun.

La Revue des Deux Mondes.
Novembre 1875
Adolphe d'Assier


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