samedi 11 juin 2016

- Terribles inondations de 1875 en Languedoc, le Couseran.


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Incidence des rivières du Couseran sur 
les inondations du bassin de la Garonne.



Les événements qui vers le milieu de l’année 1875 ont pesé si inopinément sur le midi de la France sont encore présents à tous les esprits. Toute la région sous-pyrénéenne qui embrasse le cours supérieur et moyen de la Garonne, ainsi que les vallées qui y débouchent, ont été le théâtre d’un de ces cataclysmes qui épouvantent les nations et dont nos annales n’offrent pas d’autres exemples depuis celui qu’a décrit notre plus ancien chroniqueur, Grégoire de Tours. En quelques heures, une cité de 20,000 habitants, Saint-Cyprien, qui n’est séparé de Toulouse que par la largeur du fleuve, ne présentait plus qu’une vaste nécropole. Il en était de même des petites villes situées sur les rives de la Garonne ou de ses affluents. Près de 7,000 maisons s’écroulaient sous la pression des flots, et plusieurs milliers de personnes, sans abri contre le froid et les pluies torrentielles, voyaient leurs champs ravagés, leurs maisons détruites, et, chose plus lamentable encore, quelques-uns des leurs ensevelis sous les débris des habitations ou entraînés par les eaux. Puis les torrents rentraient dans leurs lits, et chacun put contempler l’énormité des désastres et se rendre compte de l’étendue de sa ruine. 

Cependant la France s’émut au premier cri d’alarme, et, suivant le généreux exemple donné par l’assemblée nationale et le président de la république, elle n’eut qu’une même pensée, voler au secours des victimes. Grâce à cet élan spontané de la nation, après les premiers soins apportés à ceux qui se trouvaient sans abri, sans pain, sans vêtements, on s’occupa de leur venir en aide d’une façon plus durable en reconstruisant leurs demeures et en leur fournissant les instruments nécessaires pour reprendre le travail. Les enquêtes administratives nous ont révélé le nombre des victimes et le chiffre des pertes essuyées par les départements atteints ; mais il est des questions d’une importance réelle se rattachant aux causes ou aux conséquences de ces désastres, sur lesquelles on a trop légèrement glissé ou qui sont passées inaperçues. 

Me trouvant lors de l’inondation dans un vallon des Pyrénées, au centre du massif montueux où est venu s’abattre l’orage et d’où descendent les torrents qui ont porté leur ravage dans la plaine, j’ai été témoin des diverses phases de ce phénomène géologique, et peut-être, en racontant ce qui s’est passé autour de moi pendant ces longues heures de mortelles angoisses, pourrai-je compléter sur plusieurs points ce qui été dit à ce sujet, et fournir quelques nouveaux matériaux à ceux qui voudront retracer dans une vue d’ensemble la physionomie de ce grand drame.

Inondations dans le Couseran.


Disons d’abord que, si les cultivateurs de la plaine vaquaient à leurs travaux dans une sécurité complète, certains pressentiments s’étaient fait jour chez les populations pyrénéennes. La longueur ainsi que la rigueur exceptionnelle de l’hiver avaient accumulé d’immenses quantités de neige sur toute la chaîne. 
Une fonte subite amenée par les pluies d’été pouvait transformer soudainement ces masses en liquide et les jeter en quelques heures dans les vallées. 



Dès les premiers jours de mai, j’étais venu à Aulus-les-Bains, une de ces petites stations thermales de la Haute-Ariège où viennent se réfugier les malades et les touristes qui ne rencontrent plus au milieu de la foule bruyante de Luchon le calme et le repos des montagnes. Je me trouvai ainsi le confident des appréhensions que faisait naître l’état du ciel. 
Pour bien se rendre compte du prix qu’attachent les habitants des stations balnéaires aux variations de la température, il suffit de se rappeler que ces braves gens n’ont d’autre industrie que l’arrivée des étrangers, de sorte qu’une saison manquée équivaut pour eux à une ruine. 

Les pluies persistantes de juin avaient commencé à donner l’alarme. Un avertissement de M. Le Verrier, répété par les journaux du midi et annonçant de nouvelles perturbations atmosphériques, venait de redoubler les craintes. Cependant la pluie, qui, à vrai dire, n’avait eu jusque-là aucun caractère bien alarmant, s’était accentuée dans la journée du 22. Les pressentiments envahirent dès lors tous les esprits. Les étrangers qui commençaient déjà à peupler les hôtels partageaient ces inquiétudes. Dans la soirée du 22, la conversation roula exclusivement sur les éventualités qui semblaient se préparer, sans toutefois qu’on prévît les immenses désastres qu’on a eu à enregistrer ; aucun de nous n’y songeait. Notre horizon était plus restreint. Nous ne voyions généralement qu’une seconde édition de l’inondation dont nous avions été témoins le 1er août 1872 à la suite d’une trombe qui s’était abattue sur les montagnes voisines. Le gave, devenu torrent, avait emporté la passerelle du village et inondé les caves et les cuisines de deux hôtels situés sur ses rives. On passa en revue toutes les grandes inondations dont les Pyrénées avaient été le point de départ depuis le commencement du siècle, et auxquelles plusieurs de nous avaient assisté. Nous nous séparâmes en concluant que, si la pluie persistait et si le vent tournait au midi, la fonte des neiges qui résulterait de cette double influence amènerait infailliblement le débordement des gaves des environs et quelques éboulis de roches ; mais notre perspective ne sortait pas de l’horizon de nos montagnes.




La pluie ne cessa de tomber dans la nuit du 22. Le 23, vers sept heures du matin, un de mes amis, qui logeait dans le même hôtel que moi, vint m’annoncer que la passerelle du village venait d’être emportée, et que le pont des Thermes menaçait de subir le même sort. Comme la chambre que j’occupais avait sa façade sur l’allée des Thermes, il s’approcha de la fenêtre pour suivre les progrès du torrent, qui grossissait toujours. Les pièces de bois de la passerelle, venant butter contre les poutres qui soutenaient le pont des Thermes, faisaient craindre pour celui-ci. L’eau rasait déjà le tablier. 
A tout instant, on voyait les pâtres, chassés par la neige, descendre de la montagne avec leurs troupeaux, qu’ils poussaient vers le pont malgré le danger qu’offrait un tel passage, car c’était le seul point sur lequel on pût franchir le gave. En même temps nous entendions un sourd roulement qui se répercutait dans toute la vallée comme de lointaines décharges d’artillerie. Je me rappelais avoir entendu ce bruit lors de l’inondation du 1er août 1872. C’étaient les blocs erratiques que les eaux entraînaient des flancs des montagnes dans le lit du torrent, et que celui-ci charriait ensuite le long de ses rives. 

Notre grande préoccupation était de reconnaître la direction des vents. Ce n’était pas chose facile. Dans ce fouillis de montagnes, il arrive souvent que les nuages poussés par les vents de la Méditerranée, rencontrant les immenses contre-forts du mont Vallier, subissent une sorte de remous et paraissent venir de l’Océan. Bien que par intervalles nous crussions ressentir les chaudes effluves du vent d’autan, les nuages semblaient partir de l’ouest. D’un autre côté, la température, comme il arrive dans ces hautes régions, s’était subitement refroidie par suite de la chute d’une si grande quantité d’eau, si bien que nous avions dû prendre nos habits d’hiver.



Tout cela vint confirmer notre opinion et nous rassurer un peu. D’ailleurs le gave ne grossissait plus depuis qu’il avait atteint le tablier du pont. Il resta quelques heures stationnaire et commença à décroître vers le milieu de la journée. Nos angoisses étaient finies pour ce jour-là. Restait à savoir ce qui s’était passé autour de nous. On n’avait à enregistrer que la perte de quelques bestiaux entraînés par les torrents ou morts de faim sur la montagne à la suite de la chute des neiges. Cependant, bien que nous eussions échappé pour notre part aux suites de l’inondation et que personne ne soupçonnât encore ce qui s’était passé dans la plaine, une morne anxiété pesait sur tous les esprits. C’était, nous l’avons dit, le 23 juin, veille de la Saint-Jean, jour de fête pour toutes les populations pyrénéennes. Des préparatifs avaient été faits par les gens du village en vue du feu de joie qui annonce la solennité du lendemain. Une semaine à l’avance, tous les jeunes garçons courent les cerisiers, les trembles et les platanes pour découper sur le tronc des lanières d’écorce, qu’ils font sécher et fixent ensuite à l’extrémité d’un petit manche de bois. L’heure de la cérémonie arrivée, la troupe joyeuse se forme en cercle autour du bûcher, attendant que les premiers pétillements de la flamme permettent d’allumer leurs rubans d’écorce. Dès que le feu a pris, chacun d’eux, faisant le moulinet avec son petit bâton, se met à courir à travers les campagnes, ce qui, au milieu des ténèbres de la nuit, produit un effet des plus pittoresques et un spectacle dont les étrangers sont très friands. Cette fois personne ne songea au feu de la Saint-Jean. D’ailleurs la pluie, qui tombait encore par intervalles assez rapprochés, ne permettait pas qu’on se livrât à de telles réjouissances.



Le lendemain, le courrier nous manquant depuis quarante-huit heures à cause des éboulis de pierres qui avaient intercepté la route à l’entrée du vallon, le maire d’Aulus envoya un exprès au chef-lieu du canton. Cet homme put accomplir sa mission en passant par la montagne et revenir dans la soirée, mais il n’apportait ni lettres ni journaux, les communications avec Saint-Girons ayant été interceptées par un débordement du Salât, rivière qui forme le premier affluent de quelque importance que reçoit la Garonne sur sa rive droite. Cette nouvelle, qui ne nous surprit qu’à demi, redoubla nos appréhensions. Toutefois ce ne fut que deux jours après que nous eûmes un premier aperçu, non de l’étendue, mais plutôt du commencement du désastre, par l’arrivée d’un voiturin d’Aulus. Parti le 22 pour Saint-Girons, il avait été surpris par l’inondation, et s’était vu forcé d’attendre que les eaux du Salât, qui borde la route sur la moitié de sa longueur, fussent rentrées dans leur lit. Laissant à Saint-Girons sa voiture, il s’était hasardé avec ses chevaux seulement qu’il menait par la bride, sondant avec un bâton les flaques d’eau qui recouvraient les endroits ravagés et s’enfonçant quelquefois dans la vase jusqu’aux genoux. En un instant, tout le village fut autour de sa demeure pour s’enquérir de ce qu’il avait vu. Il nous annonça que Saint-Girons avait été surpris par une crue extraordinaire du Salat, que plusieurs rues avaient été inondées, que dans certaines maisons l’eau montait jusqu’au premier étage. Cependant aucune habitation ne s’était effondrée, personne n’avait péri, les ponts avaient vaillamment résisté. Tout se réduisait à des marchandises avariées, aux dégâts causés dans les magasins et les sous-sols. Seule, une papeterie sur le bord de la rivière avait été emportée. Quant aux nouvelles de l’extérieur, il ne pouvait en donner, les communications avec Toulouse étant coupées depuis le 23. Toutefois des rumeurs vagues s’étaient fait jour, on parlait de grands désastres. 

Sur ces entrefaites, le courrier venait d’arriver, mais n’apportait encore que les journaux du 22. Tout à coup un cri retentit dans le village. Une lettre venue de Foix annonce que 3,000 personnes ont péri à Saint-Cyprien, et que ce riche faubourg n’est plus qu’un vaste amas de ruines. Tout le monde s’émeut, on se fait passer la lettre de main en main, il n’est plus permis de douter. Une inondation atteignant les proportions d’un déluge a désolé les rives de la Garonne, ainsi que celles de ses premiers affluents.



Le mal était-il restreint à la région sous-pyrénéenne ou embrassait-il le cours tout entier du fleuve ? Les autres régions de la France étaient-elles atteintes par le fléau ? Nombre d’étrangers, la plupart du Languedoc ou du Bordelais, se trouvaient à Aulus, et chacun d’eux avait à craindre à la fois pour ses propriétés et pour sa famille. On dévore les journaux, les dernières dépêches ne dépassaient pas le 22. A défaut de nouvelles plus récentes, on cherche les bulletins météorologiques. Presque toutes les pluies qui tombent sur les Pyrénées viennent d’ordinaire de l’Océan. On sait aussi que les bulletins publiés par l’Observatoire signalent toutes les bourrasques qui s’abattent sur la France et dont le point de départ est généralement au large des mers qui s’étendent au nord-ouest et à l’ouest de nos côtes de l’Atlantique. Or tous les bulletins publiés jusqu’à la date du 22 nous permettent d’espérer : aucun cyclone, aucune dépression barométrique, aucune perturbation atmosphérique n’est signalée. 

Rassurés de ce côté, nos inquiétudes vont à partir de ce moment s’accroître chaque jour pour ce qui touche au midi. Le lendemain, le courrier ayant fait un détour par Carcassonne et Foix, nous reçûmes les journaux de Toulouse du 23 et du 24, ainsi que plusieurs correspondances particulières, et dès lors la vérité commença de nous apparaître sous son effroyable aspect. Nous pûmes en même temps nous rendre compte de cette contradiction inexplicable entre le ton rassurant des bulletins météorologiques venus de l’Océan et l’effroyable ouragan qui avait fondu sur les Pyrénées. Un journal du midi annonçait en effet qu’on avait observé avant le 22 l’existence d’une dépression barométrique sur la ligne d’Alger à Marseille. Les vents du sud-est, prenant ainsi les Pyrénées en écharpe, avaient provoqué la fonte des neiges dans la partie centrale de la chaîne, tandis que les vapeurs de l’Océan, amenées par les vents du nord-ouest, s’étaient condensées en pluies diluviennes.

Un almanach populaire répandu dans les masses depuis une dizaine d’années confirmait ce dire. Le vague de ses prédictions ne permet guère qu’on leur prête une attention sérieuse ; mais cette fois il avait prédit juste. Un exemplaire se trouvant dans le village, on se passait de main en main la page où il annonçait pour le midi de la France un vent fort et des pluies torrentielles à la pleine lune qui devait commencer le 19 et finir le 26 juin, et un débordement probable de nos rivières. Dès lors chacun de commenter ces désastres à son point de vue. 



Les portefaix de Toulouse et la majeure partie des ouvriers de cette ville se recrutant parmi les montagnards des Pyrénées centrales, et ces braves gens appartenant d’ordinaire à la population du faubourg Saint-Cyprien et des autres quartiers envahis par les eaux, le village et la vallée d’Aulus devaient avoir leur contingent dans le chiffre des victimes du désastre. C’était tantôt un frère, tantôt une sœur, le plus souvent des enfants sur le sort desquels de pauvres femmes pleuraient en courant de porte en porte pour avoir des nouvelles. La population industrielle, celle qui tient des hôtels, joignait ses lamentations à celles des habitants du village. Voyant toutes les récoltes détruites par l’inondation, elles se disaient que les propriétaires de la plaine, qui forment la clientèle des stations thermales, ne monteraient pas cette année. Or il n’est pas d’hôtelier qui, à l’ouverture de la saison, ne se mette en frais pour provisions, ameublements, réparations, augmentation du personnel ; que, pour une cause quelconque, la saison vienne à manquer, et beaucoup d’entre eux courent à la ruine. Jamais saison ne s’était montrée sous des couleurs aussi sombres. Ces réflexions se faisaient jour dans toutes les stations thermales qui avaient assisté aux pluies diluviennes des 22 et 23 juin. Les étrangers faisaient chorus avec les hôteliers en s’inquiétant à bon droit de leurs familles et du sort fait par l’inondation à leurs propriétés et à leurs récoltes, car presque tous appartenaient au Haut-Languedoc ou à l’Aquitaine, et par conséquent étaient riverains de la Garonne ou de ses affluents. Quelques familles espagnoles ajoutaient leurs doléances aux nôtres. Voyant que l’ouragan avait sévi sur toute la ligne des Pyrénées françaises, ils pouvaient supposer qu’il avait également embrassé le versant méridional de la chaîne. Heureusement ces appréhensions n’étaient pas fondées. Les nuages, généralement bas comme tous les nuages fortement chargés, rasaient la crête sans la dépasser, et tombaient exclusivement sur nos vallées.



A côté de ces anxiétés que j’appellerai personnelles, une sorte de panique générale dominait tous les esprits, surtout parmi les populations pastorales de ces hautes régions. Les nouvelles les plus désastreuses nous étaient parvenues de la vallée de l’Ariège et des montagnes voisines. Nous savions que le village de Verdun avait été emporté par une avalanche d’eau dans la nuit du 22 au 23, que plusieurs centaines de têtes de bétail avaient péri, que le berger avait quelquefois disparu. Nos lecteurs n’ignorent pas que, dans les Pyrénées comme dans les Alpes, tous les hauts plateaux et toutes les hautes gorges sont occupées pendant l’été par de nombreux troupeaux. Ils viennent s’installer après la première fonte de neige, lorsque le sol commence à se couvrir de pâturages, et redescendent dans la plaine à l’approche des froids, c’est-à-dire dans les premiers jours d’octobre. La population pastorale de ces montagnes n’a pas d’autre industrie. Le berger se construit un gourbi de pierre rappelant la hutte celtique telle qu’on la trouve décrite dans les Commentaires de César. Il passe l’été à engraisser ses troupeaux et à faire des fromages. La culture du blé étant impossible sur les pentes abruptes de ces hautes régions, d’ailleurs trop froides, c’est sur le profit qu’ils retirent du bétail et sur la récolte d’un peu de pommes de terre et de maïs que comptent leurs familles pour passer l’hiver. Que ces petites ressources viennent à manquer, et la famine est en perspective. C’était ici le cas. Le froid ramenant la neige sur la montagne, les pâturages avaient tout à coup disparu, et beaucoup d’animaux étaient morts de faim. Un grand nombre d’autres avaient été entraînés par les eaux. Les gaves devenus torrents étaient sortis généralement de leurs lits, ensablant, souvent même ravinant les prairies qu’ils traversent, emportant les meules de foin dans celles qui avaient été fauchées. L’herbe allait donc manquer cette année ; dès lors impossible de nourrir les bestiaux à l’étable et nécessité de les vendre à vil prix. Dans une telle situation, d’où tirer l’argent que réclamerait l’achat du grain de la plaine ? car la persistance du mauvais temps laissait entrevoir qu’on ne devait pas compter cette année sur la récolte des pommes de terre. Les imaginations allaient vite sur ce terrain. Ne connaissant pas encore les limites précises des inondations, n’ayant aucune idée de la promptitude avec laquelle les chemins de fer et les bateaux à vapeur rétablissent l’équilibre du marché des céréales dès que celles-ci viennent à manquer sur un point, ces pauvres gens se voyaient déjà sans provisions d’aucune sorte. Ceux qui avaient quelques grains refusaient de les livrer, même avec une notable augmentation de prix. Témoins de cette panique, les boulangers prirent peur à leur tour et demandèrent 2 francs du pain qui se payait la veille 1 fr. 30 cent. Hâtons-nous d’ajouter que les municipalités, plus intelligentes que le reste de la population, firent comprendre aux boulangers qu’ils s’effrayaient à tort, et qu’ils devaient se contenter d’une augmentation de quelques centimes. Cependant on vit de petites émeutes se produire à ce sujet, et à Seix on fut obligé d’appeler le sous-préfet et le procureur de la république pour forcer les récalcitrants à faire du pain.



Ces perplexités n’empêchaient pas les habitants, surtout ceux des stations thermales, de réparer de leur mieux les désastres amenés par l’inondation. Les sources minérales se trouvant d’ordinaire au milieu des montagnes, les routes qui y conduisent côtoient les gaves formant le thalweg de la vallée. Le chemin ainsi tracé entre la montagne et le torrent est doublement menacé : s’il n’est pas emporté par les eaux, il disparaît sous les éboulis de pierres ou de terre végétale entraînés par les pluies qui ravinent l’escarpement situé au-dessus. 

Il n’était pas dans les Pyrénées centrales une seule vallée qui n’eût à enregistrer des désordres de cette nature. La route de Luchon avait particulièrement souffert. Le chemin de qui depuis l’an dernier relie cette ville à la gare de Montréjeau avait été entamé sur plusieurs points et ne fonctionnait plus. De Saint-Girons à Aulus, les communications étaient interceptées en deux endroits : au haut de la vallée, c’était un éboulis de roches qui encombrait la route, plus bas le chemin avait été emporté par le Salât sur une longueur de 3 kilomètres. Là s’élevait un oratoire connu dans le pays sous le nom de Saint de Ribotte, du nom de la gorge où il se trouvait et qu’il était censé protéger contre les inondations. Les traditions en faisaient remonter la construction à plus de dix siècles. Personne ne voulait croire que ce saint, qui avait résisté à tant d’assauts, eût subi cette fois la loi commune et qu’il eût été emporté comme un simple moellon. La première préoccupation des municipalités fut de réparer les désordres occasionnés sur les routes afin de rétablir au plus tôt les communications. Les cantonniers ne pouvant suffire à une si lourde besogne, on fit appel à la bonne volonté des habitants. Ceux-ci répondirent aussitôt à l’invitation, souvent même s’offrirent spontanément, car ils comprenaient que leurs intérêts les plus chers étaient liés au prompt rétablissement des voies publiques. A peine une route était-elle suffisamment réparée pour permettre le passage des voitures que le maire de la station thermale la plus rapprochée écrivait aux journaux du midi pour annoncer le rétablissement des communications depuis le chemin de fer jusqu’au haut de la montagne. C’était un appel indirect aux malades et aux touristes que l’interruption des voies de communication retenait chez eux.




Trois ou quatre jours après l’inondation, les journaux, qui dès le début avaient dû faire des circuits extraordinaires pour arriver jusqu’à nous, commençaient à reparaître régulièrement. Chaque courrier nous apportait la nouvelle de nouveaux désastres. Nous savions déjà que le fléau avait limité ses ravages au sud-ouest, mais nous ignorions encore si toute cette région était atteinte. Après l’Ariège, c’était Toulouse, puis venait Castelsarrasin, après Castelsarrasin Moissac, après Moissac Agen. Le fleuve aurait-il porté la désolation jusque dans Bordeaux ? Les basses départements plaines du Médoc auraient-elles également été submergées ? Nous penchions tous pour l’affirmative en voyant la hauteur atteinte par les eaux à Agen. Cependant quelques lueurs d’espoir venaient se mêler à tant d’angoisses. Nous venions d’apprendre que la France s’était émue à la nouvelle de ces grandes calamités, que l’assemblée nationale avait voté un premier secours de 100,000 francs, suivi bientôt d’un autre de 2 millions, que des souscriptions s’organisaient sur toute la surface du territoire, que Mme la maréchale de Mac-Mahon était à la tête du comité central de secours, que le président de la république, suivi du ministre de l’intérieur et du ministre de la guerre, venait d’arriver à Toulouse, et qu’il se proposait de parcourir tous les départements inondés. 



Le ministre de la guerre avait mis le corps des pontonniers ainsi que les sapeurs du génie à la disposition des ingénieurs et des compagnies de chemins de fer, afin de remplacer au plus tôt les ponts emportés. C’est ici le moment de jeter un coup d’œil en arrière pour suivre les phases de l’inondation, retracer quelques-unes des scènes de ce lugubre drame et mesurer l’étendue des désastres.


A venir: 
- Incidence du Salat, de l'Arize et de l'Ariège sur les inondations du bassin de la Garonne.
- La catastrophe de Verdun.


La Revue des Deux Mondes.
Novembre 1875
Adolphe d'Assier

Source: Wikisource

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