lundi 20 juin 2016

- Pierre Sarda dit Tragine, le bandit de l'Ariège.


TRAGINE LE BANDIT DE L'ARIEGE.






On écrit de Lavelanet (Ariege) à la Gazette des Tribunaux:

Nos montagnes, ordinairement si paisibles, paraissent depuis quelques mois destinées à acquérir une triste célébrité dans les annales judiciaires.
Le pays, récemment agité par le spectacle de deux exécutions capitales, se préoccupe de la présence d'un bandit fameux auquel la clameur publique attribue une participation active dans la plupart des crimes commis depuis environ trois ans. On le dit chef d'une bande insaisissable, organisée pour le vol dans l'intérieur des maisons et les attaques sur la voie publique.

Pierre Sarda, dit Tragine , âgé de trente-cinq ans seulement, est d’une taille ordinaire et doué d’une force musculaire prodigieuse. Né dans notre canton, il connaît parfaitement tous les gîtes des montagnes qui nous environnent. En 1837, il fut condamné à cinq ans de réclusion pour réparation d'un attentat commis à coups de couteau sur la personne d'un paysan.

Renfermé dans la haute tour ronde de l'ancien château des comtes de Foix, aujourd'hui servant de maison de justice , il parvint avec le nommé Sastre , condamné à la même peine pour viol, à s'évader à l'aide d'une corde de paille habilement tressée par eux dans leur cachot.


Sastre et Sarda-Traglne se réfugièrent dans nos bois; ils n'en sortaient que pour commettre des vols et des rapines. Un jour qu'ils s’étaient transportés sur le haut de la montagne pour se partager le butin qu'ils avaient fait dans une expédition nocturne, il s'éleva antre eux une discussion sur le partage. La querelle ne fut pas longue, chacun voulant s'attribuer la part la plus large. «A moi tout » s'écria Tragine, et aussitôt saisissant sa carabine, il ajuste son compagnon, et l’étend raide mort sur le gazon; puis il s'en vient au village de Leychert, et il raconte froidement à un de ses compatriotes ce qui vient de se passer.
Traduit pour ce crime devant la cour d'assises de l’Ariège. Tragine fut condamné par contumace à la peine des travaux forcés à perpétuité. C'est en vain que la gendarmerie s'est mise plusieurs fois a sa poursuite.

Habile à gravir les rochers, il franchit en peu d’ instants les distances qui séparent les collines.
Encouragé par ses succès à se soustraire aux poursuites de la justice, Tragine: s'est fait un domicile sur la montagne. Sa femme est venue le partager, et il y a eu deux enfants.

Tragine: vient au village armé d'un fusil à deux coups ; deux pistolets et un poignard sont à sa ceinture. Il est vêtu à la légère , guêtres de cuir et gilet rond; un large chapeau de paille couvre sa tête. c'est ainsi qu'il se présente chez ceux qui furent ses amis, et chez lesquels il vient réclamer de légers services ; quelquefois il se présente dans les cabarets , et le dimanche il assiste très-pieusement aux offices divins.

Chose inouïe ! tout le inonde le craint et personne n'ose ni l’arrêter, ni même faire connaître à l'autorité sa présence dans le village. S'il vous tend la main, on n'ose lui refuser un signe d'amitié ; et bientôt après il reprend ses courses vagabondes.
Cet homme vient de commettre, il y a peu de temps , une tentative d'homicide sur le sieur Pierre Pic, père du maire qui était, en fonctions à l'époque où il fut condamné à cinq ans de réclusion. Tragine traversant la campagne, aperçu Pic dans un pré. Aussitôt il arme sa carabine, et se
glissant le long d'une haie, s’approchent lui. Comme il s’avançait dans l’attitude d'un chasseur poursuivant une pièce de gibier, deux vieillards qui étaient à demi-couchés dans la prairie ne conçurent aucun soupçon.  Tiens, c'est un chasseur ! dit l'un des deux. A ce mot, Tragine franchit la haie, se précipite sur les deux vieillards : « Faces terre, leur crie t-il , et gare à vous si vous bougez. » L'ordre fut bientôt exécuté; car ils avaient reconnu Traîne.


Il s'avance vers Pic : «  Ah! te voila , gueux tu as été à Foix : lundi dernier , c’était pour avertir le procureur du Roi et la gendarmerie ; il faut que tu y passes. » Au même instant il frappe à coups de canon de fusil le malheureux Pic, qui, saisissant l'arme à deux mains, veut se défendre. La lutte était inégale; Tragine: lui ordonne de «lâcher-prise et de mettre les mains derrière le dos. Pic obéit , et Tragine: frappe de nouveau tout à son aise. Cependant Pic ressaisit le fusil ; la lutte recommence; Tragine, usant de toute sa force , renverse Pic , dégage son arme , se recule , et à bout portant il lui tire un coup de carabine qui lus fait une dangereuse blessure.

Pic se débat sur le pré, qu’il arrose de son sang; Tragine tire son poignard et le frappe partout où il peut‘ l'atteindre. Dans cette horrible lutte l’assassin s'arrête tout-â coup, et contemplant sa victime : « Je t'ai bien blessé, tu diras la vérité, sinon malheur à toi et à toute ta famille; maintenant touche moi la main. » En proie à la douleur. Pic ne tend point sa main ; Tragine: la saisit , l’ouvre , frappe cordialement dedans , et puis il se jette sur lui et l'embrasse. Pic , presque sans vie , ne peut empêcher ces témoignages affectueux de son meurtrier , qui s'empresse de le relever et de le placer sur son épaule droite afin de l'emporter au village. mais, inondé par le sang qui coule des blessures qu'il  a faites, Tragine est forcé d'abandonner le malheureux Pic au pied d'un arbre , et va au village donner lui même la nouvelle de son attentat.


Arrivé à la première maison, ce misérable appelle le propriétaire par son nom et l'invite à aller chercher celui qu'il vient de blesser , dit-il , en se battant avec lui. Comme cet individu reconnaît la voix qui l'appelle , il n’ose se montrer à la croisée, et répond de l’intérieur qu'il ira bientôt secourir le blessé ; mais Tragine: lui ordonne de descendre sur le champ ; il obéit et , sur l'indication du meurtrier , il se dirige vers le théâtre du crime.
Tragine ne borne pas là les incroyables précautions qu'il a prises pour sa victime: il rassemble les vaches de Pic, qui étaient égarées dans le pré et les confie à la garde d’un homme pour les reconduire au logis. Il le charge aussi d'annoncer à la famille le malheur qui était arrivé.
Pic est transporté dans son lit où il reçoit les secours que nécessite sa position; ses voisins et ses amis l'entourent. La soirée était avancée, tout-à-coup on frappe, la porte s'ouvre et au milieu de tous les assistants effrayés un homme s’avance, pénètre jusqu'au lit du moribond, l’embrasse , le couvre de baisers; c'est Tragine qui est encore couvert du sang qu’il vient de répandre. Personne n'ose bouger, tant la stupéfaction générale est grande. Ce ne fut que lorsqu'il était déjà loin que le plus hardi retrouva la parole.

La justice informé sur cette tentative d'homicide. Mais ce qui a lieu de nous surprendre , c'est qu'un pareil bandit puisse exercer son brigandage impunément à côté d'une ville aussi importante que Lavelanet, et non loin du chef-lieu du département de l’Ariège, où se trouve une force armée qui peu disposer d'un nombre d'hommes suffisant pour traquer ce misérable et s'emparer de sa personne.

« Des ordres, émané de M. le procureur général Plougoulm et de l'autorité judiciaire supérieure, ont été donnés en conséquence. Il faut espérer, pour la tranquillité de notre canton. que l'arrestation ne tardera pas à se faire, à moins que Tragine ne se réfugie sur le soi del’Espagne ou de l’Andorre. »




Nous avons parié, il y a plusieurs jours , du bandit Tragine: qui , depuis plusieurs mois, porte la désolation et l’effroi dans les montagnes de l’Ariège.
Parmi les traits d’audace que l’on raconte de Tragine en voici un que nous empruntons à un journal du pays et qui mérite d'être cité :
Un jour, ce fameux bandit se rendit à Foix, chez un homme-de loi, afin de le consulter sur l'intention où il était de se constituer prisonnier, et pour lui demander si il serait possible qu'il en fût quitte à bon marché avec la justice.
Pendant qu’il discutait ainsi sur sa position , un des substituts de M. le procureur du Roi arrive ; celui-ci , après quelques questions adressées au brigand, qu'il prend pour un client ordinaire , lui demande s'il connaît Tragine. et Tragine lui répond aussitôt qu'il le connaît très-bien , qu'i| peut donner des renseignements très-exacts sur le lieu de sa retraite  ; qu’enfin il se chargerait de le faire arrêter; puis, frappant en souriant sur l’épaule du magistrat, il lui dit: « M. le substitut, cette arrestation vous ferait honneur, et vous vaudrait à coup sûr de devenir procureur du Roi. »
Là dessus Tragine : se retire , et,  un moment après , un individu arrive  auprès de M. le substitut et lui dit : « Tragine, qui vient de vous quitter, avait oublié de vous souhaiter le bonjour ; il m'a chargé de vous présenter ses excuses pour cet oubli. » On devine que l’on fit courir après le brigand , mais ce fut en vain.


« Quelques chasseurs louvetiers se proposent de faire très prochainement une chasse générale, et cette fois, au lieu de rendre pour objet de leurs courses les loups, les ours et les bêtes fauves, c'est Tragine qu'ils chasseront, Tragine qui jette plus d'effroi dans le canton que tous les ours de la vallée; et puis la neige qui ne tardera pas à couvrir nos montagnes rendra plus facile la reconnaissance des gîtes de ce terrible bandit »


Le bandit de l’Ariège, Tragine, a été exposé sur la place publique de Foix. Une foule immense se pressait autour de lui. Cet homme si audacieusement effronté aux débats, qui écoutait avec orgueil le récit de ses crimes, qui se vantait de la terreur qu’il avait inspirée dans le pays, avait perdu toute son assurance; pendant l’heure qu’il est resté exposé aux regards de la multitude, il n‘a cessé de verser des larmes.
Cette exécution a été l’occasion d‘un scandale que la force publique a eu le tort de ne pas empêcher. Les deux exécuteurs ont été occupés à ramasser les sols que l’on jetait de toutes parts au condamné; on a même remarqué que plusieurs personnes ont fait jeter à Tragine des pièces de 5 francs par leurs valets ou leurs fermiers. Un paysan faisait la quête en disant : « Donnez quelque chose pour celui qui fut si bon père, si bon époux, qui ne fut pas voleur et qui fut victime de la fatalité. »
On disait que Tragine, en remontant aux prisons, avait fait annoncer à 
ses compatriotes qu’avant six mois il serait de retour à Leycbert.



VAR. — Toulon:  
Le Fameux Tragine est arrivé dimanche dans notre ville.

Ce condamné est parti de Foix le 28 avril; avec la voiture cellulaire; il a paru content du voyage. tragine était chargé dans sa prison de 15 kilogrammes de chaîne qu’il portait sans en paraître incommodé. Il est de petite taille et très vigoureux. Quoique né à Leychert, arrondissement de Fois, Tragine parle très peu français. ll est actuellement au bagne où il est l'objet d'une surveillance spéciale. 



Ayant autant défié la police que la justice, il fut arrêté le 19 novembre 1840, convaincu d’assassinats et d’un grand nombre de crimes, notamment envers une famille entière, celle de son ami Guillaume Pic.

Après trois années de cavale, Pierre Sarda dit « Tragine », dit le « bandit de l’Ariège », finira sa vie au bagne de Toulon où il mourut 1er novembre 1858 après 18 années d’emprisonnement sans avoir revu ni femme, ni enfant.

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