samedi 25 juin 2016

-- 19 janvier 1840 colère en Ariège, les porteurs de contraintes.





Nous avons attendu avec une vive impatience des détails sur les troubles qui viennent ensanglanter la ville de Foix. Jusqu’ici, un seul fait nous frappe, la répression, une répression sévère, impitoyable, tombant indistinctement sur des paysans désarmés, sur des enfants, sur des femmes, sans qu’on eût songé à faire intervenir la garde nationale, à laquelle on donne pourtant des éloges mérités pour son attitude dans les journées suivantes. 

Cependant, à la distance où nous sommes de l’Ariège, nous ne voulons point avant que l’instruction judiciaire, déjà commencée, nous ait complètement instruits, nous prononcer sur la responsabilité qui revient dans ces douloureux événement, soit a l’autorité, soit à la population. Cette réserve, d’ailleurs, nous est commandée par la juste popularité dont M. de Bantel, préfet de l’Ariège, et les fonctionnaires qui l’ont accompagné sur le théâtre du désordre, étaient en possession avant le 13 janvier, dans la ville de Foix et le département.




Mais nous pouvons du moins dire notre pensée sur les causes du mécontentement qui a éclaté au champ de foire de Villotte, parmi les paysans de la Barguillière et les marchands de bestiaux. Un nouveau droit, de place est établi par l'autorité municipale; les montagnards refusent de l’acquitter. On insiste, ils s'exaspèrent; le préfet se montre, entouré de quelques uniformes: ils se révoltent et le maltraitent. Assurément, une pareille conduite est sans excuse; mais on jugera, par le tableau que nous allons rapidement tracer de la situation de l’Ariège, si l'autorité municipale était bien venue à établir ce nouveau droit.

Nous n'hésitons pas à le déclarer, il n'y a pas en France de populations aussi malheureuses que les populations des montagnes; ceux qui ont parcouru les Alpes, les Cévennes, les Pyrénées, les Pyrénées surtout, ne nous démentiront pas. Eh bien! c'est précisément sur les habitants des montagnes que pèsent le plus durement nos lois fiscales, nos lois de douanes, nos lois forestières, nos lois prohibitives de toute espèce: c’est à ce point que l'on pourrait presque affirmer que depuis la révolution de 1789, la condition matérielle des paysans de l’Ariège; et des cantons montagneux de la Haute-Garenne , des Hautes-Pyrénées, des Pyrénées Orientales, etc., etc., ne s'est guère améliorée. Sous la restauration , un député, parlant de leurs misères, s'écriait que le sort des nègres, aux colonies, était de beaucoup préférable. La chambre tout entière cria à l'exagération. C'était de l'exagération en effet; mais ceux qui ont vu de près le malaise qui désole ces tristes contrées comprennent facilement que l'on soit tombé dans cette exagération. 


Le solde de l’Ariège est pauvre; la récolte du blé y est si peu abondante qu'il ne faut point en tenir compte, si ce n'est aux environs de Pamiers, dans les vallées où commence la vaste plaine de Toulouse; le mais, le blé noir, la pomme de terre, voilà pour le présent les plus précieuses ressources de la plupart des cantons qui s'étendent sur le versant et le long des chaînes, depuis les pics qui dominent Castillan, au pied des montagnes jusqu'aux rochers du Quérigut. Les richesses de ces cantons, ce sont les forets et les pâturages qui en couronnant les hauteurs; mais ces forets appartiennent à l'état ou aux communes, ce qui ne veut pas dire que les communes en jouissent; une administration active, ennemie de toute concession, fait constamment bonne garde; le code forestier est si rigoureux, que les habitants des districts où se trouvent les meilleurs pâturages se voient obligés d’affermer tous les ans des montagnes entières en Espagne pour y conduire leurs bestiaux. 
Les tribunaux de Saint-Girons et de Foix retentissant à chaque instant de condamnations prononcées contre les bûcherons et les patres, et les receveurs des domaines ne peuvent suffire au recouvrement des amendes, presque toujours considérables, quelquefois ruineuses, qui atteignent les délinquants.


Les montagnards sont privés de leurs bois et de leurs pacages : c’est assez dire qu'elle est leur pénurie. Un grand nombre tient de petites métairies, à moitié fruits; les autres possèdent quelques lambeaux de prairies et de terres labourables, sans cesse morcelée, amoindrie, en vertu des progrès de la population. Quand on songe aux charges qui les accablent, impôts directs et indirects, impôts du sel, contributions municipales, les, droits de succession, de mutation, d’enregistrement et et bien d’autres encore, c’est à ne pas concevoir qu’ils puissent y subvenir. Ajouter à tout cela que les troubles d’Espagne ont à peu près détruit le commerce d’exportation avec la Catalogne ; ajoutez que, lorsque l’Espagne est tranquille, les probitions de la douane restreignent singulièrement ce commerce ; ajoutez que, par une loi du climat observée dans tous les pays montagneux, les famines sont presque toutes extrêmement nombreuses, et que ces familles sont pour la plupart criblées de dettes contractées à des intérêts écrasants envers les usuriers les plus rapaces du monde, les usuriers de petite ville; pour tout dire, en un mot, nous savons des villages si obérés, si pauvres, qu'à l'aspect de l’étranger qui les traverse, si son costume n’est pas celui des montagnes, la première pensée des habitants est de le prendre pour un huissier ou un collecteur, ou bien encore pour un de ces agents qui distribuent les citations des percepteurs dans les campagnes et auxquels on a donné le nom de porteur de contraintes.



Encore une fois, nous ne voulons d’aucune manière atténuer les torts des paysans ameutés à Foix contre une mesure de l’autorité municipale; mais nous le demandons à cette autorité elle-même, n’est-il pas naturel que, dans leur position, ils éprouvent quelque impatience de voir, à tout propos, établir des péages, des taxes locales, des droits de place, surtout quand ces droits sont levés au profit des villes vingt fois plus à l’aise que les communes rurales, des villes où se fait tout le négoce de détail, où s'exercent les métiers et les industries, et qui sont, de la part du gouvernement et de l’administration l’objet d’une préférence constante et marquées. Et, vraiment, ils devaient bien être à bout de résignation, puisqu’ils se sont révoltés; car nous ne connaissons pas de pays où l’autorité, la loi, le pouvoir soient aussi respectés que dans  l’Ariège ; nulle part la police n’est aussi facile à faire, si tant est qu’il soit besoin d’y faire une police; quatre gendarmes et un brigadier suffisent à maintenir le bon ordre dans plus de vingt bourgades; et si les malheurs de l’Espagne, épidémies et guerres civiles, n’imposaient de temps à autre la nécessite de placer des cordons sanitaires et des corps d’observation dans les ports et les gorges des années entières s’écouleraient sans qu’un seul uniforme de la ligne parût dans les villages du Couserans et du comté de Foix.



Au reste, nous l’avons déjà dit, la misère des paysans est commune aux habitants de toutes les contrées montagneuses; nous avons à plusieurs reprises appelé l'attention des administrations locales et de l’administration supérieure sur les moyens d’améliorer leur sort : après l’échauffourée de Foix, qui oserait prétendre que nous avons soulevé des griefs imaginaires ?

Le Siècle du 21 janvier 1840.

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