samedi 16 avril 2016

- 1793, les croix du cimetière de Miglos.

A Miglos, sous la Terreur.

Le 25 septembre 1793 avait été jour de foire à Tarascon. Jacques Gardes, un des plus gros propriétaires de Miglos, un pagés, comme on dit chez nous, y avait conduit une belle génisse noire, « la mascari » , mais l’avait ramenée sans la vendre.


Rentré chez lui à la nuit tombante, il s’assit en un angle obscur de la vaste cuisine et longtemps demeura, la tête dans les mains, immobile, muet.
Successivement rentrèrent du travail ses quatre fils, beaux gars aux épaules robustes, aux membres solidement musclés. La bru, voyant tout son monde réuni, s’écria joyeusement : « A table ! » en même temps qu’elle servait la soupe fumante, d’où se dégageait une odeur appétissante de choux et de lard. Chacun se dirigea vers son écuelle; mais Jacques ne fit pas un mouvement. On eût dit qu’il n’avait rien entendu. Les jeunes gens entreregardèrent inquiets. Pourtant l’aîné, s’approcha de son père et, doucement lui posant la main sur l’épaule, lui dit :
- Père, est-ce donc parce que vous n’avez pas vendu que vous êtes triste ? Ce ne serait pas raisonnable. Vous serez plus heureux une autre fois. Alors seulement Jacques releva son visage bouleversé.
- Ah ! certes, dit-il, je pouvais vendre ; on m’offrait même une bonne somme, mais en papier; or, vous savez que leur papier ne m’inspire pas confiance. Tant qu’on ne me donnera pas de l’argent sérieux, de l’argent qui sonne, la « mascari » restera à l’étable. Ce n'est point là ce qui me rend triste. La cause de mon chagrin est autrement grave. Je vous le dirai tout à l’heure. 

Mais, d’abord, dînons.

Le repas fut silencieux. D’ailleurs en ces temps maudits de suspicion et de délation, on parlait peu et à voix basse. Quand, après la dernière bouchée, d’un revers de main il eut essuyé ses lèvres, Jacques se leva, puis, lentement, solennellement, il commença ainsi :



- Mes enfants, nous vivons en des temps bien malheureux. Ceux qui mènent la France ne sont pas des Français. Ce sont des Turcs, des païens, des sauvages, que sais-je ? Ils ont tué le roi qui était un brave homme, le véritable ami du peuple. Ils font couler des flots de sang, et du plus pur. Nous insultant dans ce que nous avons de plus cher, dans notre foi, ils ont souillé et fermé les églises, brisé les cloches, exilé ou guillotiné les prêtres; de sorte que les enfants grandissent sans baptême, et que les vieillards meurent sans confession. Tas de sauvages ! tas de brigands !
- Tas de brigands! » grondèrent sourdement ses quatre fils; et leurs poings noueux ébranlèrent la table.
- Tout cela vous le saviez, reprend le paysan. Mais ce que vous ignorez, c’est qu’à leurs forfaits ils viennent d’en ajouter un nouveau. Ces monstres ils ne respectent pas même la mort. Ecoutez ! Ecoutez, et vous verrez si ma colère n’est pas légitime. C’est un nouvel arrêté du Directoire du District que j’ai entendu publier ce matin dans les rues de Tarascon. Je n’en ai pas oublié un seul mot, car chaque mot était un fer rouge enfoncé dans le cœur : 
« Par ordre du Directoire du District, toutes les Croix des cimetières seront coupées; et les croix en fer seront converties en piques pour être offertes à la nation. » . 
« Et aussitôt j’ai songé à votre pauvre mère, à cette sainte qui depuis six mois repose en terre. Et l’on arracherait la Croix qui marque sa tombe la Croix qui la rappelle à notre bon souvenir, à nos prières ? Non, non, cela ne se fera pas. Je saurai bien l’empêcher. Qu’en pensez-vous enfants ? » 


Comme un seul homme, les quatre jeunes gens se lèvent, redressant leur tête énergiquement, une flamme dans les yeux, brandissant leurs bras nerveux vers l’ennemi invisible, menaçants, terribles, ils s’écrient :
Cela ne se fera pas ! Qu’ils y viennent !
Le père les considéra un instant avec une heureuse fierté ; puis, plus lentement encore, il continua : 
« Et les enfants : » 
« Parlez Père, que faut-il faire ? »
« Le voici : demain, les sbires du District viendront accomplir leur hideuse besogne. Armés de nos haches, nous irons nous placer sur la tombe de votre mère; et puis malheur à qui touchera à la croix ! Qu’en pensez-vous ? »
Alors le fils aîné, étendant sa main, dans un geste d’une magnifique éloquence, froidement, stoïquement, répond :
« - Je jure qu’ils m’égorgeront avant de souiller la tombe de ma mère ! »
Chacun des autres fils répéta le serment.

Le lendemain, dès l’aube, les cinq paysans sont à leur poste. Le soleil levant fait jaillir des gerbes d’étincelles des haches fraîchement effilées qu’ils portent sur l’épaule.
Surpris de cette singulière faction, les habitants du village en demandent la cause. Jacques la leur dit. Et comme une traînée de poudre, l’événement court de maison en maison en maison. Bientôt, de tous les chemins, débouchent d’autres hommes, des jeunes et des vieux, tous armés de la terrible hache, tous se dirigeant vers le cimetière. Ils y sont près de deux cents.


Eux aussi, ils veulent défendre jusqu’à la mort la Croix de ceux qu’ils ont perdus.
A midi, un des commissaires du District se présente, escorté de quinze volontaires nationaux. Jacques s’avança fièrement vers lui.
«  - Que voulez-vous ! » lui dit-il. »
«  - Nous voulons, répond le commissaire exécuter notre mission. »
« - Le premier, s’écrie le paysan, transfiguré de colère, et brandissant son arme terrible, le premier qui entrera dans le cimetière, je lui fends le crâne. »
Pris d’une frayeur bien compréhensible, le commissaire et son escorte reculent sans répondre; puis, tremblants, reprennent le chemin de Tarascon. Jamais plus on ne les revit.

Voilà comment, aux jours de la Terreur, les Croix ne furent pas arrachées au cimetière de Miglos.



Crédit G.Lafuente  www.norgeat.fr

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