vendredi 11 mars 2016

- Les conjurations magiques en Ariège.


La sorcellerie, la magie et la médecine populaire, telles qu'elles ont été pratiquées en Ariège, restent mal connues.

Les historiens se sont en effet surtout intéressés à l’aspect social de ces phénomènes, à travers notamment les poursuites judiciaires ou les procès en sorcellerie les plus célèbres. En revanche, peu d'observations ou d'enquêtes furent réalisées au siècle dernier, alors que des  «folkloristes» ont effectué dans d'autres régions de France des collectes précieuses.

Le Sorcier à l'arc musical, grotte des trois frères.

Si la sorcellerie en tant que telle a disparu avec la civilisation rurale traditionnelle, les pratiques de «petite magie» et de «conjuration» ont très longtemps survécu. En voici quelques exemples extraits de notes inédites de Joseph Vézian qui s'est particulièrement intéressé à ce domaine très secret, dans les années 1918 à 1940 lorsque ces pratiques étaient encore courantes dans les vallées Ariégeoises.

Conjuration des serpents.


Les conjurations les plus fréquentes dans les vallées Ariégeoises concernaient les serpents. Il semble bien que vipères et couleuvres aient été autrefois beaucoup plus nombreuses qu'aujourd'hui et la rencontre de la serp ou de la bipero constituait une crainte réelle de la part des montagnards ; crainte doublée de superstitions touchant à une mythologie plus vaste du serpent, associé au Mal.

En Couserans et dans la vallée de la Lèze (Pays de Foix), une pratique conjuratoire fort connue jusqu'avant la dernière guerre permettait, disait-on, de se préserver toute l'année des morsures de serpent. Pour cela, il fallait se lever avant le soleil, le premier mardi du mois de mars, sans être vu de quiconque, se diriger vers une haie et y prononcer la formule suivante :

« Le prumié dimars de Mars La bipero sort del gamas Touto bestio serpentino Bouto I'cap dijou l'aspino Jou que n'bejo Abant que tu n'm'bojos. »
Le premier mardi de Mars, la vipère sort des broussailles Toute bête de la race des serpents passe la tête sous les épineux Que je la voie avant que tu ne me voies. »


Pour être complètement efficace, cette conjuration s'accompagnait d'un rite de magie imitative, c'était : « escarni las serps », « contrefaire les serpents ». L'officiant devait se munir de sa canne habituelle et remuer la base d'un massif de ronces avec le bâton, selon un mouvement ondulatoire évoquant l'avance d'un reptile ! Si la personne qui a ainsi conjuré les serpents en rencontre un dans l'année, la bête restera immobile. La formule «magique » se rapporte en effet à une vieille croyance selon laquelle celui qui voit son ennemi le premier aura le dessus.

La conjuration des serpents n'était pas propre à l'Ariège puisqu'elle se pratiquait aussi dans la vallée de la Pique (Comminges). La formule consacrée variait alors légèrement :

«Eth prumie dio de Mars Touto cuco que lleva eth cap. Era serp mes que cap! Serps, noun pousquet piqua Autau que noun coud baîsa. »
«Le premier jour de Mars, les bêtes rampantes lèvent la tête et le serpent plus encore ! Serpents vous ne mordrez pas et vous ne pourrez m’avoir. »

L'allusion au serpent qui lève autre chose que la tête a une connotation sexuelle que l'on retrouve très souvent dans le folklore du serpent.
Des rites identiques durent sans doute avoir cours en Navarre, nous en avons trouvé une trace à Aranaz (massif du Mendaur) où un ancien berger continue à sculpter des bâtons sur lesquels il reproduit des figures de serpent. Il nous a confié que ses cannes « avaient toujours éloigné les serpents dans les estives ». 

En Aragon, la reproduction fréquente de serpents sur des bâtons de berger semble avoir même origine conjuratoire, mais nous n'avons pas trouvé de trace de formules identiques à celles de l'Ariège ou du Comminges.
En cas de morsure de vipère, la petite magie intervenait pour tenter d'enrayer l'effet du venin. 

Voici deux de ces recettes :

- A Gabre (vallée de l'Ariège), on prenait des excréments de porc mélangés pour moitié à de l'huile et il fallait appliquer cette solution à emplacement de la morsure. Ce remède s'explique par la croyance selon laquelle le porc pourrait manger des serpents sans être incommodé !

- A Montégut (Couserans), la personne mordue par une vipère devait faire lécher sa plaie par un chien (dont la salive a des vertus prophylactiques prouvées). Puis il fallait faire bouillir dans un pot des têtes de sauge en nombre impair, renverser le récipient dans une cuvette et exposer le membre blessé à la vapeur d’eau.

Conjurations à base de plantes.


Des pratiques magiques basées sur la vertu supposée d'une plante permettaient, croyait-on, de lutter contre l'infection des plaies. Un rite destiné à chasser les vers d'une plaie ouverte, sur un homme ou un animal, a été recueilli en Ariège à L’Hospitalet-près-l’Andorre. La plante utilisée pour cette conjuration était l'églantier. Il fallait la coucher au sol « sans la blesser » et poser sur ses tiges neuf pierres tout en récitant à neuf reprises la formule suivante (difficilement traduisible du fait de sa concision) :


«Gabernera, gabernera Tira les coucs de la couquera. »
«Eglantier, églantier Chasse les vers de leur foyer. »
(Nommer ici le nom de la bête ou de l'homme malade)
« Per la bertut que Deu t'a dat Tira les coucs d'aquelh fourat. »
« Par la vertu que Dieu t'a donnée Enlève les vers de ce trou. »

Le choix de l'églantier n'est pas fortuit dans ce cas de médecine populaire. On sait que cette plante, comme l'aubépine, est entourée d'un respect traditionnel issu de la légende voulant que la Sainte Vierge ait mis les langes de Jésus à sécher sur un bosquet d'églantier ! Et cette légende explique par ailleurs la croyance selon laquelle la foudre ne tomberait jamais sur les épineux comme l'églantier ou l'aubépine. Ces superstitions proviennent sans doute de l'utilisation fort ancienne des pointes d'épines pour de menues interventions médicales (boutons, abcès ou furoncles) et à ce titre ces arbustes ont dû faire l'objet de cultes animistes. L'Eglise les a christianisés en associant la Vierge Marie à ces plantes. On connaît en effet une trentaine d’apparitions de la Vierge dans les Pyrénées, sur ou auprès d'un églantier ou d'un massif d'aubépine. 
En Couserans (Castelnau-Durban, 1928), un autre rite conjuratoire permettait de chasser les vers intestinaux des enfants. La mère devait se rendre seule au pied d'un léoucé (sureau), y faire un trou et y coucher la plante sans l'abîmer. Elle devait ensuite couvrir de terre le pied du sureau, tout en prononçant ces paroles :

«Leouce, jou t'esconjuri Al noum del gran Diou E te féou prisounié Tant qu'ajos pas tuat Lou bermou del bennoussié. »
« Sureau, je t'en conjure Au nom du grand Dieu Et je te fais prisonnier Tant que tu n'auras pas tué le ver de son foyer. »

Pendant huit jours à la suite de cette cérémonie, la mère devait réciter trois Notre-Père et trois Ave.


D'autres formules et remèdes.


Contre la delido. Il s'agit d'une maladie se manifestant par l’apparition (supposée ou réelle) de points dans les yeux, et « le malade ne pouvait regarder ni le soleil ni la lueur du feu ». La personne qui « esconjuro » se contentait de réciter cette prière :

Delido, delido maoudito Jou. t'esconjuri al noum del gran Diou. ourtiras del oueil de « Delido, maudite delido ».
Je t'en conjure au nom du grand [Dieu.
Tu sortiras de l'œil de (nom du malade).
Que la delido moura Coumo la rousado del mei de Maï Mouro debant le sourelh. »
« Que la delido meure Comme la rosée du mois de mai meure devant le soleil. »

En Ariège, on pensait que la tête du serpent renfermait une pierre aux vertus prophylactiques :  une petite pierre « magnétique » que l'on glisse entre la paupière et l'œil pour en enlever les corps étrangers.

Contre la toro. Cette plante décrite par J. Vézian comme « de la taille d'un homme et chargée de fleurs bleues », poussait sur les soulanes Ariégeoise ou Andorrane, mais j'en ignore personnellement le nom scientifique ! (peut-être l’aconit napel). Cette herbe avait la réputation d'être vénéneuse et les bergers évitaient à leurs troupeaux de s'en approcher. Certains d’entre eux voulaient conjurer cette mauvaise herbe en arrivant dans une estive peuplée de toro et ils suivaient alors un rituel précis :
Le berger passait devant ses bêtes, il se décoiffait et coupait à neuf reprises la tête de ces plantes. A chaque fois, il la jetait par dessus son épaule gauche en disant :

« Toro, jo te counjuri, Pel mal que me pouris acausiouna ses per nostre santissima Trinitat Que m'atoure d'aquelh enfermetat. »
«Toro je te conjure, Pour le mal que tu pourrais me faire Trois, par la sainte Trinité Qu'elle me préserve de cette maladie».



Contre les brûlures. Le recours aux guérisseurs reste fréquent en Ariège comme ailleurs pour les soins de brûlures, comme pour la foulure d'un membre. Autrefois une des pratiques traditionnelles des pays de Foix consistait en une succession de formules et de remèdes que le guérisseur utilisait pour  « soigner » une personne brûlée.

Avant de réciter des Pater et des Ave, le guérisseur disait :

« Foe t’arresti Al noun de Dius E de la Santo Trinitat Que le foe siosque arrestat Ta leu Iou Senhe ressueitat Lou foe n'a pas fret L'aigo n'a pas set E Iou pa n'a pas fam. »
« Feu je t’arrête Au nom de Dieu Et de la Sainte Trinité Que le feu soit stoppé Comme Jésus a ressuscité Le feu n'a pas froid L'eau n'a pas soif Et le pain n'a pas faim. »

Puis l'adoubaïre (guérisseur ou rebouteux) appliquait un onguent composé de plusieurs ingrédients comme l'huile d'olive, de la cire et du savon ! Après neuf jours, le brûlé devait tremper sa blessure dans un bain d'eau de mauve pour la guérir définitivement...

Contre les maléfices des sorciers. Enfin, juste retour des choses, des formules permettaient d'éloigner le mauvais œil ou le mal dat, le mauvais sort lancé par un (ou une) sorcier(e). Dans le Pays de Foix et en Sabarthès, si l'on rencontrait un homme ou une femme soupçonnés de sorcellerie, il fallait murmurer à son passage et à trois reprises :

« Breieho, breieho, cabessal Dema bengos a l'oustal Cerca ali, foe e sal Te douti sourciero. »
Sorcière, sorcière, cabessal* Demain viens à la maison Chercher de l'huile, du feu et du sel Je te soupçonne d'être sorcière. »
* (ce mot désigne le coussinet que les femmes plaçaient sur leur tête afin de porter une charge. Il vise ici la femme elle-même).


Ces différents rites nous rapprochent évidemment plus des premières civilisations pastorales que de notre siècle dernier, même s'ils ont subi un vernis de christianisation. Pourtant ces pratiques datent de moins de cent ans ! Mais leur souvenir semble s'être aujourd'hui totalement effacé comme l'a prouvé une enquête récente en haute vallée de l'Ariège. Des recherches plus approfondies permettront peut-être d'en déceler les dernières traces dans la mémoire collective.


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