mardi 1 septembre 2015

La fin des forges Catalanes en Ariège au XIX siècle.


La fin ďun monde industriel, politique et social.


Au milieu du XIX siècle, l'industrie ariégeoise du fer pouvait s'enorgueillir à bon droit de l'ancienneté de ses origines. Le minerai extrait, depuis le XIII siècle au moins, de la mine de Rancié, dans la vallée de Vicdessos, alimentait de nombreuses forges, fabriquant le fer par la vieille méthode « à la catalane » : la fusion directe au charbon de bois.

Jamais, semble-t-il, cette industrie n'a connu pareil développement que vers 1840. Le département de l'Ariège possédait alors de cinquante à soixante forges, dont une cinquantaine en activité. Elles se trouvaient principalement dans l'arrondissement de Foix, qui en groupait une trentaine, surtout dans les cantons de Foix et de Vicdessos. Chaque forge, établie à proximité des forêts, au bord d'un torrent, était une installation très simple, comprenant normalement un creuset, sa trompe à eau, et un martinet pour l'élaboration du métal. Chaque établissement occupant ordinairement dix personnes, c'était environ cinq cents hommes et leurs familles qui vivaient de cette industrie, sans parler des maîtres de forge, descendants de familles nobles ou riches bourgeois propriétaires de forêts. Mais aux ouvriers des forges proprement dits s'ajoutait un personnel dix fois plus nombreux de mineurs, charbonniers, muletiers, rouliers, etc.. qui vivaient indirectement de l'industrie du fer. La métallurgie était ainsi une ressource essentielle des montagnes ariégeoises.




C'est que les fers ariégeois avaient depuis longtemps une réputation égale à celle des meilleurs fers français. Le procédé de la fonte directe permettait d'obtenir des produits particulièrement estimés pour la fabrication de pièces de résistance, la fabrication d'outils agricoles et pour la cémentation, ainsi que des aciers naturels ou « fers forts », dits « fers cédats » dans le pays. Aussi, la possession d'une forge était-elle une source de beaux revenus. Vers 1840, on estimait qu'une forge du canton de Vicdessos en pleine activité (c'est-à-dire faisant mille feux par an et 153 kg. de fer par feu) rapportait un bénéfice net de près de 3 600 fr. par an. Et ce chiffre pouvait s'élever à 7 000 fr., dans le cas, exceptionnel il est vrai, où le maître de forge était capable de surveiller le travail de son personnel et la marche de l'affaire. C'était alors un intérêt de plus de 10 % qu'il retirait du capital investi.

Et pourtant, l'organisation du travail des forges portait déjà la marque d'un archaïsme certain : par suite, le prix de revient des fers ariégeois était relativement élevé. Le personnel de chaque forge se composait traditionnellement, outre un garde-forge et un commis, d'une brigade de huit ouvriers forgeurs, quatre maîtres et quatre valets. La brigade se divisait en deux groupes égaux, qui se relayaient de six en six heures, alternant à la forge et au martinet. Chaque ouvrier travaillait ainsi douze heures sur vingt-quatre. Quant au garde-forge, il était chargé de l'emmagasinement des matières premières et des produits, tandis que le commis s'occupait de la besogne administrative et commerciale. Ce personnel, formé par une longue habitude, était routinier, mais habile ; il était en possession d'une vieille réputation, et ses tours de main le faisaient rechercher, même hors du département.

Aussi, les ouvriers en fer recevaient-ils des salaires relativement élevés, d'ailleurs calculés en fonction de la quantité de fer produite, si bien que les brigades les plus habiles ou les plus actives gagnaient davantage. En 1843, une brigade gagnait ainsi 5,85 fr. au minimum par quintal de fer forgé, si bien que les maîtres-ouvriers arrivaient à gagner, en brut, 8 fr. et plus par journée de travail. Bien que toute évaluation du salaire annuel soit forcément incertaine, on peut calculer que ce salaire s'établissait alors, pour les maîtres et dans le cas d'une forge en pleine activité, à, plus de 1 700 fr. par an. Quant aux valets, ils gagnaient beaucoup moins, mais étaient nourris par les maîtres. Est-ce à dire que le personnel des forges ait eu un sort particulièrement enviable ? Certes, ses salaires étaient bien supérieurs à ceux des autres ouvriers de la région, et même à la moyenne française. Seulement, les femmes et les enfants des ouvriers du fer ne pouvaient généralement trouver aucun travail à proximité de la forge, alors que dans d'autres industries du département, dans les filatures et tissages de Lavelanet par exemple, des familles entières trouvaient à s'employer. Les forgeurs consommaient régulièrement des produits chers, viande et vin : mais c'était là moins un luxe qu'une obligation imposée par des efforts physiques pénibles et répétés, fournis dans une atmosphère surchauffée. De même, l'habillement était loin de refléter une particulière aisance : casquette en feutre à longue visière, chemise de grosse toile, pantalon ouvert extérieurement au bas des jambes, et paire de sabots. Le seul luxe était une seconde chemise, qui permettait de changer de linge après le travail. Ainsi équipés, ceux des forgeurs qui n'habitaient pas à proximité immédiate de la forge y passaient au moins une semaine, et quelquefois plusieurs mois, couchant nuit et jour sur la paille d'une soupente affectée à cet usage, paille que le propriétaire consentait, non sans difficultés, à changer deux fois par an... Si donc le personnel des forges faisait malgré tout figure d'aristocratie ouvrière, c'est d'une part que le niveau de vie des classes populaires de l'Ariège était particulièrement bas, c'est d'autre part que les forgeurs étaient généralement de petits paysans propriétaires, et participant eux-mêmes, à temps perdu, au travail agricole. Par là, ils pouvaient subsister tant bien que mal pendant les arrêts de travail, nombreux et normaux en certaines saisons : l'étiage des torrents arrêtant les martinets, la neige et le gel entravant les transports.

Martinet au Forges de Pyrène à Montgaillard.
Or il est probable que les périodes de chômage sont devenues de plus en plus fréquentes vers le milieu du siècle, car, malgré les faits cités plus haut, la prospérité économique de la métallurgie ariégeoise apparaît déjà menacée au cours de la Monarchie de juillet. Quelles que fussent leurs qualités, ses produits manquaient d'homogénéité et ne pouvaient être obtenus qu'à partir des minerais les plus riches et les plus fusibles. Les forges tant soit peu éloignées de la mine de Rancié étaient grevées par la charge du transport du minerai. En ce qui concerne le combustible, les houillères les plus proches étaient celles de Carmaux, à quelques deux cents kilomètres, et la houille de Carmaux rendue dans l'Ariège y revenait en 1842 à 5 fr. l'hectolitre. Aussi, tradition autant que nécessité, employait-on presque exclusivement le charbon de bois. Mais les forges s'étant multipliées depuis la Révolution, les forêts s'épuisaient, aussi fallait-il faire venir de loin le combustible. Les rouliers de l'arrondissement de Foix qui apportaient le minerai aux forges de l'arrondissement de Saint-Girons, à celles de la Haute-Garonne ou de l'Aude, revenaient avec des chargements de charbon de bois. Il n'est donc pas étonnant que le combustible soit devenu de plus en plus cher : de 1833 à 1842, le prix du quintal rendu en forge s'éleva de 7,50 à 9 et 10 fr.*

De plus certains débouchés des forges s'étaient fermés. C'est ainsi que la vieille industrie artisanale de la clouterie, qui faisait la fortune de Barguillère, avait pris vers la fin de la Restauration, en raison d'une hausse du prix des fers ariégeois, l'habitude de s'approvisionner ailleurs. Il est vrai qu'une nouvelle clientèle, plus lointaine toutefois, s'était développée : depuis 1814 de nombreuses fabriques d'aciers de cémentation avaient été créées dans les départements voisins de l'Ariège, notamment à Toulouse et près d'Albi. Seulement les forges ariégeoises se heurtaient sur ce marché à la concurrence des forges de Decazeville, ouvertes en 1828, et à celles des hauts-fourneaux de Ria, dans les Pyrénées-Orientales, mis en service un peu plus tard. En outre, la concurrence des fers laminés devint de plus en plus intense. Enfin, dans les dernières années de la Monarchie de juillet, les maîtres de forge ariégeois se plaignaient de la loi du 9 juin 1845 qui, en abaissant les droits de douane sur les fers étrangers, avait selon eux, ouvert la porte à une concurrence désastreuse. Et la baisse des prix qui se produisit alors, semblant leur donner raison, ne fit qu'aviver leurs plaintes.

Martinet au Forges de Pyrène à Montgaillard.
Néanmoins la crise de la fin de la Monarchie de juillet et de la deuxième République apparaît comme essentiellement temporaire, et la production ne diminua que faiblement : elle devait d'ailleurs augmenter à nouveau au début du second Empire.

On s'efforça en effet de perfectionner la technique et de réduire les frais généraux, par exemple en supprimant l'emploi de commis. En tous cas, l'année 1853 enregistra la plus forte production du siècle. Succès éphémère... Dès l'année suivante, la baisse reprit, assez lente d'abord, puis de plus en plus rapide, pour atteindre bientôt l'ampleur d'une véritable catastrophe.

Ainsi, en moins de vingt ans, cette industrie multiséculaire a été entièrement ruinée : les forges se sont arrêtées et jamais plus elles n'ont rallumé leurs feux. Quelles sont les causes de ce phénomène dramatique ?

Les maîtres de forge n'ont pas manqué d'incriminer le traité de commerce de 1860, la politique libre-échangiste et le trafic sur les acquits à caution. Mais il est clair que la décadence des forges a commencé avant 1860, et d'autre part que les prix n'ont pas subi, du fait du traité, une baisse bien sensible. C'est ainsi qu'en 1861, après le traité par conséquent, la production dépassa encore 51 000 quintaux, mais tomba à moins de 30 000 en 1863. Or, par une coïncidence remarquable, c'est en 1861 que la Statistique de l'Administration des Mines indique, pour la première fois en ce qui concerne le département de l'Ariège, le montant de la production de fer fabriqué au combustible minéral, production qui, de 5 260 quintaux en 1861, s'élève, elle, à plus de 56 000 quintaux en 1870, à plus de 100 000 en 1875. C'est qu'en 1859 fut introduit dans l'Ariège le traitement des minerais par les hauts-fourneaux, et la conversion des fontes en fers et aciers suivant la méthode anglaise. En cette année en effet, furent inaugurés les hauts-fourneaux de Pamiers ; vers 1864, un haut-fourneau commença à fonctionner à Tarascon-sur-Ariège. 

Haut-fourneau de Tarascon.


Ces premiers hauts-fourneaux utilisèrent d'abord le charbon de bois pour le traitement du minerai, et la houille pour la conversion de la fonte. Malgré l'excellence des produits, cette méthode se révéla trop coûteuse et dut faire place à la fonte au coke, ou au combustible mixte, coke et charbon de bois mélangés ; transformation rendue possible par l'ouverture des voies ferrées : en 1862 le rail arrivait à Pamiers, en 1863 à Foix. En sorte qu'on put faire venir le combustible de Carmaux, Graissesac ou Decazeville, tandis que la mine de Rancié continuait à fournir le minerai. Dès 1867, cette transformation était achevée : elle entraîna un abaissement du prix de revient du quintal de fonte de 16,87 fr. en 1859 à 13,42 fr. en 1866-1867, tandis que le prix de revient du quintal d'acier s'abaissait de 34,56 fr. à, 30,22 fr. entre les mêmes dates. Or vers la même époque, en 1868, le quintal de fer à la catalane revenait à, 29,45 fr. : mais à qualité égale, il était tout à fait incapable de lutter contre les fers des hauts-fourneaux, si bien que son prix de vente en forge ne dépassait guère 30 fr... C'est donc le progrès technique qui apparaît comme le facteur essentiel de la disparition des forges.

Quelles ont été les conséquences de cette transformation économique pour la population nombreuse que les forges faisaient vivre? Tout un secteur de l'économie locale s'en est trouvé bouleversé. Bien entendu, les maîtres de forge et les propriétaires de forêts ont vu fondre leurs revenus. Le quintal de charbon de bois, vendu 8 fr. en 1854-1855, ne valait plus, malgré la hausse générale des prix, que 6,10 fr. en 1868, 6,80 fr. en 1872.



D'autre part, la ruine des forges eut un contre-coup sur l'industrie extractive, principalement dans la période où les forges étaient déjà en décadence tandis que les hauts-fourneaux commençaient à peine à produire, c'est-à-dire entre 1859 et 1866 : dans cette période, la production annuelle de Rancié est restée constamment inférieure à 180 000 quintaux de minerai, alors qu'elle avait dépassé 248 000 quintaux en 1840 et 222 000 quintaux en 1855. Aussi bien, le Procureur général de Toulouse croit-il devoir signaler au début de 1866 qu'on ne travaille guère que deux jours par semaine à la mine de Rancié et qu'une affreuse misère règne parmi les familles de mineurs, provoquant notamment la multiplication des délits forestiers.

Quant aux forgeurs, les uns reprirent le travail de la terre, ou allèrent demander l'embauche des forges espagnoles ou basques, qui parvinrent à se maintenir plus longtemps que celles de l'Ariège. D'autres partirent chercher du travail dans les chemins de fer ou aux verreries de Carmaux. Cette émigration fut sans nul doute un facteur important, entre beaucoup d'autres, de la dépopulation des montagnes ariégeoises. Malgré de forts excédents de natalité, l'arrondissement de Foix a perdu 11,7 % de sa population de 1846 à 1876*, le canton de Vicdessos, où les forges étaient particulièrement nombreuses, 20,7 quintaux entre les mêmes dates...

La disparition des forges catalanes dans l'Ariège fournit un bel exemple des profondes transformations qui ont affecté l'économie française au milieu du XIX siècle. Elle montre comment ont subsisté jusqu'à cette époque si proche de nous des formes économiques et sociales presque semblables à celles de la fin de l'Ancien Régime. Ainsi, les progrès techniques et la fièvre d'entreprise qui caractérisent le second Empire ont transformé les structures économiques et sociales, au moins dans le cas qui nous occupe, beaucoup plus profondément que ne l'avait fait le bouleversement radical des institutions réalisé par la Révolution.



« La disparition des forges à la catalane dans l'Ariège, marque la fin ďun monde industriel, politique et social. »


*Et naturellement, les propriétaires s'efforcèrent de faire surveiller plus sévèrement leurs forêts, et de mettre fin aux tolérances en usage : d'où d'incessants conflits avec les populations montagnardes... Vaste problème qu'il suffira de signaler ici…

*Il est important de signaler que suite à l’épidémie de choléra qui frappa l’Ariège en 1851 le département perdit 10 % de sa population.

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