mardi 22 septembre 2015

Jean, le pâtre de Mounicou.


C'était il y a longtemps, après la guerre de 14. 
Si longtemps et si proche à la fois 
parce qu'une civilisation s'est éteinte et
 qu'il a suffi pourtant qu'un enfant 
devienne un vieillard.
Entre les deux il y a un abîme, une 
incompréhension, une révolte.

     Jean est couché dans le pré devant sa maison de Mounicou, regarde ce siècle qui finit et le désarçonne. A quoi bon ce gaspillage, ces mœurs déliquescentes, ce savoir scolaire toujours plus engrangé et inutile ? A quoi bon cette folie qui saisit le monde ? Comment comprendre une telle absurdité quand on a tété le lait de la misère, connu la frugalité, mené son destin de paysan de la même façon que le père et le grand-père l’ont accompli : par la sueur et le labeur de l’aube à la nuit, sans routes, sans machines, avec ses seules mains et de bonnes jambes pour crapahuter dans la montagne.

     “ Ah ! La vie était dure en ce temps là, oui, la vie était dure ! ” Jean a sept ans quand il découvre l’école. Habitué à courir dans les prés, à garder les vaches, il répugne un peu à s’enfermer dans l’austère salle de classe. Mais il faut bien apprendre à lire et à écrire comme les autres garnements qui font un petit tour et puis s’en vont dans ce temple du savoir situé à Marc. Il ne déroge pas à la règle et dès treize ans, il quitte définitivement les bancs de l’école. Ses parents jugent sa présence bien plus utile auprès des chèvres qu’à égrener l’alphabet. D’ailleurs, il n’a pas été un élève bien assidu. C’est le travail de la terre qui commande avant tout et les jours de forte presse, il délaisse le maître qui ne s’en offusque pas le moins du monde.

 Dès quatorze ans, Jean part seul dans la montagne comme pâtre, à l’orry de Ténialblu. Il entame une vie qui sera la sienne jusqu’à la retraite : de Mounicou aux estives, de cabanes en orrys, à garder les bêtes et fabriquer le fromage.

    




     Tous les ans, vers le 20 mai, c’est le départ dans la montagne. Par le sentier qui monte raide, le troupeau s’étire. Suivent les ânes qui charrient les pommes de terre et les poules enfermées dans un sac. Les cochons eux, en liberté, grimpent en grognant, surveillés de près par la mère, toute de noir vêtue, ses longues jupes battant les sabots de bois. Dès le point du jour, la colonne s’ébranle pour deux heures de marche.

     Là-haut, c’est le domaine des orrys. La plupart sont recouverts de terre où pousse le “gispet”, coiffure ondulante au moindre souffle. Ceux des Rouzaud sont chapeautés de lauzes épaisses. Avec le vent, la neige parfois s’insinue à l’intérieur. Quand l’hiver a été long et que le soleil n’a pas encore rempli son office, ces cabanes sont comblées d’un monticule glacé. Alors, avant de s’installer, le travail le plus pressé est de ramasser des branches de genièvre et de rhododendron, de les entasser à l’intérieur pour ensuite y mettre le feu. De la sorte, il assainît l’orry et chasse les serpents qui se sont réfugiés là, engourdis par le froid. Jean se souvient que parfois les pierres de l’orry deviennent rouges d’avoir été longuement léchées par les flammes. Une fois à l’intérieur de l’orry assaini, le pâtre se préoccupe de préparer le “jas”, sorte de lit surélevé adouci par une paillasse de toile emplie de paille.

     Cette demeure à l’entrée étroite et toujours surbaissée est composée d’une unique pièce, domaine du berger. Autour sont les annexes : petit orry pour les poules, petit orry pour le cochon et parfois même une niche pour le chien. Et puis, près d’une source, se devine un orry plus bas, le “ mazuc ”, sorte de taupinière où l’on accède, en rampant, par une galerie de trois mètres de long. C’est là que sont entreposés les fromages, à la fraîcheur, pour un affinage parfait.

     Le matin, Jean se lève avant le jour pour traire les vaches, avant qu’elles ne s’égayent dans les pâturages. Après, c’est le rite séculier de la fabrication du  fromage qui commence. Ce savoir-faire, Jean le tient de son père qui, lui, l’a reçu de son propre père. Depuis qu’il est en âge de marcher, le domaine des orrys n’a plus de secrets pour lui. Associé au travail familial il en a assimilé tous les gestes. Aujourd’hui, c’est son tour, dernier maillon d’une chaîne qui s’enfonce dans la nuit des temps.



     Dans le grand chaudron de cuivre, il verse une vingtaine de litres de lait et à la force de ses bras, le suspend contre le mur de l’orry à un morceau de bois, la crabo.
Puis, après avoir mis le feu aux fagots de rhododendrons glissés sous le récipient, il surveille le liquide et ajoute la présure. Peu à peu, le lait caille et forme une  masse compacte. Le moment est venu de remuer, les bras plongés dans le chaudron, de tourner et tourner encore jusqu’à ce que le petit lait qui servira à nourrir les cochons se sépare de la pâte.


     Jean malaxe cette dernière avec dextérité, la serre maintes et maintes fois jusqu’à ce qu’elle exsude tout le liquide puis, la place dans des moules. Au bout de quelques jours, ces roues de fromage vont mûrir dans le “ mazuc ”. Quand l’heure est venue de vendre les fromages, Jean rampe dans la galerie et les extrait de leur orry en les faisant rouler sur une planche. Après avoir chargé les ânes, il redescend à Mounicou et part sur les chemins, à pied, jusqu’à Niaux et Goulier placer sa marchandise, de porte en porte.
Jean a fabriqué le dernier fromage en 1970, au Pla de l’Isard. Il a encore vivace en lui ce goût jamais égalé de la pâte crémeuse affinée sur les hauteurs. Comme un regret et une nostalgie. Cette vie de pâtre n’est pas une parenthèse qui s’ouvre durant les mois d’été. Elle est menée de pair avec le travail de la ferme qui continue à Mounicou. Souvent, après avoir fabriqué ses fromages, Jean redescend au village et part dans les près pentus faucher l’herbe, la tourner pour une fois sèche l’engranger en énormes fagots qu’il charrie à dos d’homme.




     Le dimanche, il part aux étangs du Picot, à cinq heures de marche, pour voir les brebis qui estivent là-haut. Pour ne pas user outre mesure les sabots de bois, il marche pieds nus, insensible aux aspérités du sentier.

       La nourriture déjà frugale à la ferme familiale, l’est encore plus sur la montagne. A l’aube, assis contre la paroi de l’orry, Jean avale une grande écuelle de caillé. 

Les autres repas sont tous à base de pommes de terre et de “ bourassat ”, sorte de crème au goût très fort obtenue en cuisant le petit lait. Exceptionnellement, c’est la fête quand sur le feu de bois cuit un “ matefam ”, crêpe épaisse qui comme son nom l’indique rassasie le plus affamé...
     A la fin août, avant la première neige, veau, vache, cochon, couvée regagnent Mounicou, l’âne charriant les derniers fromages. Jean va retrouver le plaisir des veillées, autour de la cheminée, chez les uns et les autres. Le grand-père raconte la peur du loup dans sa jeunesse, quand l’animal rôdait jusqu’à la porte de la bergerie. Le village devient un monde clos, replié sur lui-même. La neige obstrue les sentiers vers Marc, vers Auzat. C’est le long hiver.

      Toujours à la tâche, Jean a fait jeunesse comme on l’entendait alors : une virée à Auzat pour la fête de Sainte Anne, un petit tour au pèlerinage de Marc, en août, si l’herbe peut attendre et c’est tout. Dans ces occasions là, Jean achète deux ou trois cigarettes et partage une chopine avec les copains. Les filles, il les regarde de loin. Elles sont toujours accompagnées et même seules ne sont pas faciles à aborder. Pour les séduire, il faut leur causer “ comme il faut ” et prendre patience. Dans les veillées où tous, jeunes et vieux, chantent dans la nuit, pas question de s’approcher de trop près d’une donzelle sans être surveillé. Quand Jean décide de marier la Marie-Rose, celle de la vallée voisine, il lui rend visite, à deux heures de marche de Mounicou, pour lui Compter fleurette. Le plus difficile est d’aller Voir les parents pour leur dire que l’on veut s’épouser. La pudeur est grande et le respect des anciens aussi. Jean conduit Marie-Rose à l’église d’Auzat, la famille est d’accord et pour l’occasion, la marraine a acheté une bouteille de Saint-Raphaël. Désormais, ils seront deux à trimer à la ferme de Mounicou.



     A 60 ans, Jean a pris sa retraite, bien décidé à goûter enfin au repos. A son fils qui voulait prendre la relève, il a conseillé : “ Prends un métier, ne t’accroche pas à la terre. ” Il sait, lui, le prix de la sueur. Et puis, dit-il : “ Je n’ai pas voulu faire comme mes parents qui jusqu’à 80 ans ont travaillé autant qu’à 20 ans pour m’accompagner. Je n’ai pas voulu être le valet de mon fils. ”

Marie-Rose hoche la tête, elle approuve et ne cesse de murmurer : “ Elle a été pénible la vie ici, ça oui, elle a été pénible. ”


D'après: MEMOIRES D’ARIEGE      de   Nadine MASSAT  
ISBN: 2-9509010-0-X
Editions Impact & Communication
La Gazette Ariégeoise
Texte publiés dans la Gazette Ariégeoise d’octobre  1993 à décembre 1994.

1 commentaire:

  1. MERCIpour cette belle page Jean Jacques Billaud !!!un régal c est vrai la vie etait dure !!je n ai pas connu celà !!mais je sais que chez ma grand mère <>>>on ne se sentait pas pauvre mon frère et moi on allait à l ecole !!!on aidait pour les petits boulos glaner ramasser les graines de mongettes après le battage au fouet des grandes personnes on etait fiers d aider <<c est une belle douceur pour moi !!!

    RépondreSupprimer