mardi 1 septembre 2015

Chronique des Jours Heureux. Un jeudi de 1906 à Goulier.

Mathilde Mir, une enfant de l'Ariège.

 Mathilde Mir, est une enseignante, résistante et écrivain française. Elle est née le 23 août 1896 à La Bastide-de-Sérou dans l’Ariège, elle est morte le 8 décembre 1958 à Auzat dans l’Ariège. Epousant tant de causes, tant d'idéaux, prenant tant de risques considérables bien que nécessairement discrets, qu'elle y sacrifia sa vie privée et sans doute aussi sa santé .

«Chronique des Jours Heureux» est le récit de la vie simple d'une enfant des hautes montagne d’Ariège, le déroulement des jours dorés de cette période de l'existence où on ne pense à rien et où on laisse les parents pourvoir à toutes les nécessités.

On vit avec passion ces heures passionnées, qu'on réfléchit au Miroir du temps, quand le présent vous angoisse et vous est douleur amère. C'est alors qu'il est doux de se souvenir, qu'il fait bon se regarder vivre. La "Chronique des Jours Heureux" a été écrite en zone occupée, pendant l'été et l'automne de 1943, dans ces temps historiques où la répression se faisait plus dure, où le débarquement, tant espéré, était remis à des lendemains indécis. Par oppositions, les heures légères de l'enfance se sont levées, dans ma mémoire, comme une vision d'âge d'or. Le présent était atroce, l'avenir incertain, le passé seul, était à moi, bien à moi, lumineux et doux, empli de solidité et de tendresses! Avec mon âme d’enfant, je retrouvais tous mes morts, tous ceux qui m’avaient précédée et guidée sur cette terre des hommes. Et j’ai appris, à animer des fantômes, à recréer un décor de splendeur  montagnarde, une joie qui m’a aidée à vivre à évoquer ces heures de grâce aux temps de malédiction.

Extrait de la préface de livre écrit par Mathilde Mir en 1943 « Chronique des Jours Heureux ».


Un jeudi de 1906 à Goulier.

Des visiteurs venaient parfois jusqu’à Goulier. Je ne parle pas du facteur dont la venue en fin de matinée était un événement et qui portait dans son sac, avec les nouvelles de nos parents d’Ariège et les lettres de nos tantes, de nos grands parents d’Amérique, un air d’ailleurs, enivrant et nouveau. Le docteur montait de Vicdessos et ne manquait jamais de pousser jusqu’à la maison car il était ami de papa.




Un jour qu’il était arrivé à son ordinaire, en coup de vent, ses talons battant le plancher à coups pressés, je m’avance et lui conte que ma sœur chante une chanson pour l’envoyer au diable. Il se tourne vers elle qui est muette d’indignation et de peur et la plante sur une chaise en lui disant : « Eh le bien, cette chanson, chante-la moi. » De grosses larmes, grosses comme des pois, coulent sur les joues rondes de ma sœur, qui ferme les yeux prête à je ne sais quel sacrifice. Maman s’approche, prend la main de sa fille et lui dit doucement : Chante ! le docteur ne te mangera pas.  Alors ma sœur, d’une voix entrecoupée, se met à chanter: «Marguerite est malade»; arrivée à la phrase redoutable, elle chante : 

Médecin, va-t-en au ciel…

Le docteur rit, maman prend ma sœur dans ses bras et l’embrasse. Moi, j’ai honte ! Je suis fière de ma sœur, de son esprit d’à propos et je me gronde intérieurement.




Des chasseurs viennent aussi à la saison de la chasse. Il y a à Endron des perdreaux blancs* d’une espèce rare et dans les bois, les prés et les champs des lièvres qui ont un fumet ! Mais je n’apprécie pas le gibier et j’ai pitié des bêtes que je n’aime pas voir mortes.

Au directeur de l’Ecole Normale qui est monté chasser, ma sœur a montré ses trésors. Elle sort de ses poches tous les chromos découpés dans l’almanach de la tisane des Shakers, vignettes des rois et des reines d’Europe, et elle lui fait la généalogie des familles régnantes. Elle a aussi une centaine de poupées de chiffons qu’elle fabrique et enferme dans une petite armoire. Tous ses jeudis elle les passe à jouer seule avec ses filles.





Moi, je suis au dehors à courir dans les prés. Parfois nos jeux nous rapprochent, c’est quand Jean-note et Victorine viennent se joindre à nous. Ce sont nos voisines les plus proches; elles habitent au delà du ruisseau qui sépare nos jardins, des prés en pente et des maisons du village. Ce ruisseau tombe en petites cascades, s’arrête dans des « gourgs* » où nous nous amusons à faire flotter des parqués*. Maman nous défend de nous approcher du bord, mais les feuilles, les bouts de bois filent si vite! On peut à peine les suivre à la course. Le long des jours nous vivons repliées sur nous-mêmes. 



La maman de Mathilde, Sidonie Mir décédée en 1937.
Crédit photo: Sébastien Garcia-Maury

La classe absorbe tout notre temps pendant cinq jours de la semaine; cinq journées pareilles, distinguées seulement par des exercices marqués à l’emploi du temps. Le mardi et le vendredi sont jours de dictées suivies de la leçon de géographie, le mercredi et le samedi nous faisons la composition française qui précède la leçon d’histoire. 
Le lundi n’est pas un jour de joie, il faut subir la leçon de grammaire que personne ne goûte. Heureusement qu’on peut parler le français et le patois sans savoir les règles d’amour, délice et orgue et des sept mots en ou au pluriel irrégulier, qui prennent un x comme chou, hibou. De cette uniformité des jours gris, je n’ai gardé que l’impression de bien-être que j’éprouvais au matin des lundis et des vendredis à porter un tablier propre, bien lavé, bien repassé, presque toujours bleu et blanc, et au cou une cravate blanche en tissu de laine. Ce n’est pas chez nous que l’on faisait la lessive du Gascon*…


En été, nous allions dans les bois ramasser les champignons, goûter à la fontaine de Brosquet. Ces promenades en forêt, sur le sol feutré par les aiguilles des pins et des sapins, cet air embaume des senteurs agrestes et que personne n’a respiré avant vous, qui est frais et pur comme aux commencements du monde, ce silence impressionnant qui n’est coupé par aucun chant d’oiseau, cette montée en dehors du temps et des contingences, tout cela vous laisse une impression de pureté, de légèreté, de bonheur que rien ne peut égaler.


On s’appartient mais on goûte aussi les charmes de la compagnie et de l’amitié auprès de la fontaine glacée, autour des victuailles: du farci froid, du saucisson, du jambon, des sardines à l’huile, du melon et du fromage. Le monde se rétrécit autour du groupe des amis, on se croit libéré du reste de la terre, et quand l’Angelus de midi sonne au clocher des villages de la vallée, que les voix des hommes et des bêtes montent jusqu’en haut, on se sent ramené vers les régions inférieures et cette intrusion du monde coutumier semble une profanation. 



Perdreaux blancs : Lagopède Alpin, la couleur de sa livrée varie au fil des saisons.
Gour :  Tourbillon d’eau, gouffre; endroit profond dans une rivière en Occitan.
Parqués : Petits brins de bois.

Lessive du Gascon : Retourner son linge pour donner l’illusion de la propreté.


D'après l'ouvrage de Mathilde Mir, 
Chronique des jours heureux.

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